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Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire

Published in Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire 1990


Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

L'émergence d'une réalité autre

L'empire de l'économie a jadis porté un coup d'arrêt à l'évolution symbiotique de l'homme et de la nature. sa chute ravive aujourd'hui le cours du vivant. A la tyrannie du travail succède la primauté de la jouissance où la vie se forme et se perpétue.

Ce qui était noué se dénoue. La complexité du vieux monde se disloque en un fatras de vérités péremptoires dont le ridicule ne laisse pas d'étonner. Comment a-t-on pu souffrir, se battre, mourir pour tant d'inanités gonflées d'importance ?

C'en est fini des dieux, de la fatalité, des décrets de la nature, de la détermination caractérielle, de l'aveugle destinée guidée par le hasard.

Des grands systèmes théologiques, philosophiques, idéologiques qui gouvernèrent l'existence, la poussant de Charybde en Scylla, il ne restera bientôt que le poussiéreux souvenir de l'érudition.

Les êtres et les choses se décantent, la simplicité fleurit dans un premier printemps, le quotidien prend l'aspect d'un paysage sur une terre nouvelle. Déserte est la nuit de l'homme abstrait.

L'enfant grandit à la croisée d'une conscience récente, les lassitudes de l'amour apprennent à se conjurer, l'ardeur au travail se dissipe, éclairant la frontière du désir et de la contrainte où le plaisir se perd. Parfois, le bonheur d'être à soi l'emporte sur l'ennui de ne pas s'appartenir.

Ici commencent les errances de la nouveauté, ses aberrations peut-être. En dehors de la dissection scientifique qui la livre en pièces détachées aux lumières de la pensée séparée, la vie sur la terre et dans le corps est si mal connue que la lucidité et la niaiserie risquent de s'emmêler pour un temps dans les tâtonnements de la découverte et les troubles d'une réalité autre. Qu'importe, nous voulons des mystères qui ne recèlent pas d'horreurs :

La démocratie

Les principes de la démocratie et des droits de l'homme n'ont pas de plus sûr garant que la nécessité où le marché mondial se trouve de vendre n'importe quoi à n'importe qui. Il s'ensuit que les valeurs du passé vont à la casse à la cadence de marchandises obsolètes, même si leurs débris archaïques entrent dans l'élaboration d'un éphémère modernisme.

La subversion

L'économie propage ainsi la subversion mieux et plus vite qu'une horde d'agitateurs spécialisés. Il suffit de jeter un regard sur les vitrines spectaculaires où la société exhibe les modèles de sa respectabilité et de son infamie ; il n'y traîne plus guère que des spécimens défraîchis de rois, prêtres, papes, policiers, militaires, noblions, bourgeois, bureaucrates, prolétaires, riches, miséreux, exploiteurs, exploités... et l'on a peine à croire qu'autour de tels magots s'élevèrent, il n'y a pas si longtemps, les ardeurs de la haine et de l'admiration. jamais une époque n'a été à ce point soldée à des prix défiant toute concurrence.

La lucidité

Les années 60 sollicitaient encore, pour déchiffrer le contexte social, l'exercice d'un peu d'intelligence. Il fallait de la lucidité pour percevoir les signes de faillite. Trente ans plus tard, le premier clin d'oeil venu saisit d'un bout à l'autre de la terre le délabrement du décor, l'usure du spectacle, le ridicule du pouvoir, l'effilochage des rôles, les bouts de ficelle d'une économie rapiécée. La désinvolture et l'ennui ferment les rideaux sur une tragi-comédie millénaire.

L'économie a fait et défait l'empire que les hommes ont bâti en bâtissant leur propre ruine. Chacun quitte le vestiaire sans déguisement qui vaille. Il n'y a plus qu'à marcher devant soi, et de préférence vers soi, sans autre guide que le plaisir qui brille en tout instant de vie.

Les fonctions

La diversité de leurs sociétés repose sur quelques fonctions si manifestement communes à toutes qu'elles ont été imputées à la nature humaine. Il se trouve aujourd'hui encore de bons esprits pour soutenir que l'appât du gain, la soif de pouvoir, le goût de détruire et de se détruire font partie de l'homme au même titre que sa faculté de créer. C'était, il y a peu, une opinion lucrative. Elle a perdu beaucoup de ses intérêts depuis la dévaluation conjointe des valeurs matérielles et des valeurs spitituelles.

Si le poids de l'inhumain l'emporte dans la société des humains c'est raison non de nature mais de dénaturation. L'intrusion, au coeur du vivant, des mécanismes répétitifs du travail manuel et intellectuel, de l'échange par l'offre et la demande, du refoulement et du défoulement des désirs ont inscrit dans les gestes, les pensées, les émotions ces mouvements par quoi l'économie s'empare des hommes et de leur environnement.

L'expansion de la marchandise a réprimé l'expansion de la vie ne lui laissant d'autre voie que celle d'un déchirement où ce qui ne se vit pas se vit abstraitement, au moyen des rôles, qui sont le tribut payé par l'humain à l'inhumanité des fonctions économiques.

Les rôles

L'apprentissage de l'enfant canalise la poussée des désirs. Loin de les affiner dans un essai d'harmonisation où la relation affective serait prépondérante, il les équarrit à la dimension de rôles stéréotypés, de conduites soumises aux lois de l'échange, de l'exploitation, de la concurrence. L'éducation arrache l'enfant à ses plaisirs pour l'introduire de force dans une série de moules où il ne sera plus que la représentation de lui-même.

Il fut un temps où les couleurs et la vivacité des rôles compensaient l'interdit jeté sur les pulsions du corps, où la violence des débordements découvrait une manière de satisfaction dans les pratiques de l'avidité, de l'autorité et de la renommée qui s'y attachait.

On estimait alors que naître baron ou serf, devenir empereur ou éboueur, monter aux honneurs ou à l'échafaud participaient de l'histoire et du destin, non d'une logique conquérante progressant par inclusion ou exclusion, sauvant le rentable et damnant le manque à gagner. Une fatalité, assurément, mais une fatalité préméditée et calculée, la détermination d'une pratique qui n'avait rien de divin ou de céleste.

Le spectacle social permettait à des existences encorsetées de péchés, de remords, de terreurs, de culpabilité de briller dans les fastes et la fange de la gloire ou du supplice. On était saint, savant, débauché, criminel, intéressant par dépit de n'être rien seul à seul avec soi. Une pieuse imagerie entretenait les vocations de la nullité.

La vie n'est guère plus riche aujourd'hui mais les rôles ont dégénéré en grisaille et pauvreté. Qui répondrait désormais aux tambours de la renommée militaire, religieuse, patriotique ou révolutionnaire ? Qui endosserait pour «épater la galerie» l'uniforme caractériel qui a pour fonction de capter l'attention d'imposer un prestige, de conduire le troupeau ?

L'idée a fait son chemin que, bien ou mal jouées, les rôles procèdent d'un réflexe conditionné, d'une salivation au coup de sonnette. C'est une habitude qui se perd depuis que l'enfant n'est plus assimilé à un chien, ni le chien à une machine, et que la machine, elle-même modèle de perfection marchande, a cessé d'être le modèle de la perfection humaine.

Fin des fonctions et des rôles

Pendant des millénaires, ils se sont battus comme des forcenés pour ranger et étiqueter les êtres et les choses. Ils cherchaient de bas en haut et de gauche à droite la place de l'homme dans les desseins de Dieu et ne découvraient en fait que l'emplacement réservé au produit et au producteur dans chaque étape du processus marchand.

Cependant, si conditionnés qu'ils fussent par les mécanismes fondamentaux du système - la transformation de la force de vie en force de travail, la division laborieuse de l'esprit et du corps, l'échange et la lutte concurrentielle pour le contrôle des marchés - ils n'ont jamais été les purs produits de l'économie qui les gouvernait. Ils gardaient, chevillée en eux, une grâce de vie irréductible à la logique et à l'ordre marchands, ils s'y baignaient en d'éphémères moments d'amour, de générosité, de création, prenant en soudaine horreur le permanent calcul de l'existence ordinaire.

Bien que les rôles, qui les maintenaient sur la scène sociale où l'apprentissage et l'initiation les avaient jetés, décidassent souvent de leur survie ou de leur mort, combien de fois ne leur est-il pas arrivé, au coin d'une rue, dans un salon, en sortant du bureau, de se demander ce qu'ils faisaient là, de découvrir dans leur corps quelqu'un qui cessait d'être un autre qu'eux-mêmes, de tirer le rideau sur la lamentable bouffonerie des mérites et des démérites, de tout abandonner pour se mettre en quête d'une fortune qui ne doive rien à l'argent ni au pouvoir.

Ce qui n'était hier que fulgurance, bouleversement sans lendemain, coup de folie ou révolte revêt l'allure d'une réaction de plus en plus fréquente et prévisible depuis qu'à l'instar du marché des changes le marché des valeurs sociales s'effondre, dévaluant les rôles, quels qu'ils soient. Qu'est-ce que perdre la face alors que l'envers vaut l'endroit, et à quoi bon se coincer le corps et l'esprit dans les grimaces d'une autorité sans bras ni jambes ?

L'authenticité

L'authenticité n'est pas une réalité nouvelle, ni Kleist une exception, qui prétendait n'être heureux qu'en sa seule compagnie parce qu'il lui était permis d'être tout à fait vrai. Ce qui est nouveau, c'est le relief que prend l'authenticité dans l'effritement du mensonge social, dans le délabrement des personnages typés auxquels chacun était contraint de s'identifier dès l'enfance.

Fin des vedettes

Quelques mois suffisent dorénavant pour que croissent et décroissent le crédit ou le discrédit des vedettes, que leur renommée tienne au domaine de l'art, de la politique, du crime ou de la mondanité. Il y fallait naguère plusieurs années, des dizaines parfois. La gloire s'éteint aujourd'hui sitôt allumée.

Du temps que les réputations se perpétuaient, l'opinion publique recevait l'éclat d'un nom sans s'inquiéter des techniques d'éclairage et des machineries de l'apparat. L'obscurité de beaucoup d'existences prêtait du lustre à un petit nombre de gens qui n'eussent pas autrement brillé par leurs vertus particulières. Le faste d'un monarque, la faconde d'un guide suprême, la vogue d'un auteur rejetaient dans l'ombre les artifices d'une mise en scène conçue pour prêter une grandeur factice aux petits hommes du pouvoir.

L'inflation médiatique

Je ne soutiens pas que le talent de paraître se soit perdu. Il existe de nos jours d'excellents artistes dans l'art de tromper le peuple mais moins de peuple pour se laisser abuser et moins de moyens pour soutenir de grandes séductions. Car en dépit d'une inquiétante fascination des images, le mensonge ne mord plus avec la même acuité. L'oeil, l'oreille, le goût, le toucher, la pensée glissent sur une pléthore de clichés sans qualité qui ne les peuvent fixer bien longtemps.

A la surproduction de biens inutiles - par quoi se marque l'affolement de la marchandise, son processus de cancérisation - correspond un fatras d'informations qui décourage la digestion, écoeure le consommateur, épuise l'intérêt. C'est là que l'appétit, refusant d'indigestes fadeurs, s'éveille à d'autre faims plus substantielles.

Alors que, ses circuits engorgés par la frénétique accélération du spectacle, la machine à décerveler implose lentement, son effet délétère se perpétue par le paradoxal biais de ceux qui la combattent. La peur qu'elle entretient chez des gens dont l'esprit critique sert trop souvent d'exorcisme et de justification à la peur de jouir amplifie la taille du colosse et sous-estime la fragilité de ses pieds d'argile. Obsédés par le harcèlement de la bêtise, ils mettent toute leur intelligence à en parer bêtement les coups. Leurs railleries couvrent d'un dernier habit de mensonges le roi désespérément nu. Mieux que les faiseurs médiatiques d'abstractions, d'idéologies, d'illusions, de régurgitations religieuses et mystiques, ils prêtent de la gravité à cet encombrement de valeurs obsolètes à quoi se réduit l'effondrement de la civilisation marchande, et ils traitent en futilité la puissance du désir de vivre qui affleure partout sous leurs pas.

Dualité des rôles

Le spectacle subit le tassement du marché social. Les rôles y sont soldés au prix du pouvoir. dans les arlequinades de parlement, de prêtoire, de conciles ou de conseils d'Etat, ce sont les coulisses et les ficelles qui suscitent la curiosité.

Comment prendre un seul rôle au sérieux quand on les a sous les yeux couplés par deux, arrangés en faire-valoir, vendus à la paire dans une interchangeable vérité : bon et mauvais, brillant et minable, dur et mou, juge et coupable, policier et assassin, terroriste d'Etat et terroriste privé, prêtre et philosophe, réactionnaire et progressiste, exploitant et exploité ?

Le style de vie

Le regard de la vie reprend la couleur de l'éternel, à contempler soudain, dans l'espace et le temps, l'alpha et l'oméga de la mort : le déluge de l'expansion marchande, la terre engloutie par un océan d'affairisme, les remous où les générations se succèdent, surnagent et se noient le temps d'un écu gagné et perdu. Seuls ont résisté au cataclysme perpétuel de l'historique quelques sommets où se sont réfugiés, portant la qualité de l'être, les irréductibles ferments de l'humain : l'enfance, l'amour et la création.

Le cycle des apocalypses incessantes s'achève avec la fin de l'économie. La roue de fortune et d'infortune qui de siècle en siècle tournait le long d'un même sillon de guerres, misères, maladies, souffrances et lendemains amers se brise. Ceux qui estiment que l'univers va se briser avec elle ont peut-être raison mais c'est la raison que leur dicte la grande lassitude qui les rallie au parti de la mort.

Pour qui se réjouit qu'il n'y ait plus ni drapeau, ni maîtres à penser, ni rôles à soutenir, voici le temps de l'authenticité, et d'un style de vie où les êtres renaissent à eux-mêmes, à la jouissance de ce qu'ils désirent vivre.

Un dolce stil nuovo succède aux violences du refus pour investir dans la volonté de vivre une énergie obstinée, qui n'est plus celle du désespoir et de l'insatisfaction mais celle de la jouissance et de l'insatiable. Il se départit lentement des attitudes caractérielles, des gestes mécaniques, de l'ignorance névrotique, de l'amertume agressive qui traduisent l'obédience du vivant à l'économique. Il s'éloigne autant qu'il est possible des accoutumances où l'échange l'emporte sur le don, le pouvoir sur l'affection, le défoulement sur l'affinement des plaisirs, la culpabilité sur le sentiment d'innocence, le châtiment sur la correction des erreurs. Mais s'il estime archaïques de tels comportements, il ne les récuse pas au nom d'une pensée séparée, d'un parti pris intellectuel, d'une morale, car loin d'en venir à bout, il ne ferait ainsi qu'en reproduire l'engeance. Il les repousse parce qu'ils l'ennuient et troublent son plaisir, parce qu'il y a mieux à vivre, tout simplement.

La vie se joue et ne se représente pas

Si l'évolution de l'enfant ne cesse d'engranger des certitudes nouvelles, c'est qu'elle forme la racine d'une humanité qui se dégage de l'animalité sans succomber encore à l'emprise de l'inhumain.

Les hésitations croissantes de l'enfant au seuil d'une école où la pensée séparée de la vie s'enseigne de plus en plus malaisément ne traduisent-elles pas le refus d'entrer dans la carrière qui a fait de leurs aînés des êtres souffreteux, vrillés de désirs tordus, écorchés par une mort quotidienne et jouant leurs derniers rôles dans la parodie du bonheur.

Leur attitude envers les rôles ne ressortit pas de la critique à laquelle se livrent volontiers les adultes, si bien éclairés sur le négatif qu'ils ne s'en dépêtrent pas. Il est facile en effet de railler ceux qui s'en remettent du soin de leur bonheur à un dieu, à un potentat, à un parlementaire ou à un bureaucrate syndical mais les railleurs sont-ils mieux représentés par eux-mêmes. Est-ce que l'image qu'ils s'échinent à donner d'eux ne traduit pas un reniement de leur propre authenticité ? Est-ce qu'elle ne contient pas en germe le mensonge général du système représentatif et électoral ? N'est-ce pas comme si, quêtant quelque ascendant sur leur entourage, ils l'engageaient à voter pour eux ?

Les enfants ne succombent que tardivement à un tel piège. Ils perçoivent d'abord comme un jeu les rôles que les adultes endossent avec un imperturbable sérieux. Ils prennent, à s'identifier tantôt au gendarme, tantôt au voleur, un plaisir identique. Ils passent avec désinvolture du juge au coupable, du médecin au malade, du fort au faible, du maître à l'esclave, du bon au méchant. Le jeu de la métamorphose et du déguisement, voire de l'affabulation prétendument mensongère, appartient à un fond symbiotique où les êtres et les choses sont reliés entre eux par le mouvement d'une vie commune.

A mesure que le jeu se fige, que les gestes s'appauvrissent dans le ballet mécanique de l'argent et de la promotion, l'enfant est instamment prié de se forger une image de marque, de se loger sous une raison sociale. Les agréments de la métamorphose entrent à reculons dans une réalité fantasmatique non sans que l'adolescent, enfin fixé sur les choix et les orientations que les exigences de l'économie lui imposent, ne garde au coeur l'impression qu'il a poussé la mauvaise porte et que toutes celles d'à côté eussent été préférables.

La contrainte et l'ennui de se donner à voir sous un angle intéressant et intéressé - à «frimer» comme disent les écoliers - découvrent aujourd'hui leur péremptoire inutilité dans la faillite du marché social et de ses valeurs traditionnelles. Une fois de plus, le retour à l'enfance s'identifie à la tentation de renaître à soi-même, dans la pluralité des désirs et l'unité de la vie, dans les métamorphoses humaines de la nature recréée.

 

Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

La fin du pouvoir hiérarchisé

Il n'est pas un domaine où l'autorité ne se dégrade et n'annonce la fin de tous les pouvoirs engendrés par l'exploitation de la nature.

L'incroyance a dépouillé les prêtres du respect et du mépris dont les drapait leur ministère. Dieu ressortit désormais de la fouille archéologique, et les épisodiques criailleries de chantier ne changeront rien à la faillite (enfin !) des entreprises religieuses.

En quelques terres vénéneuses du tiers-monde croupissent les derniers tyrans. Un universel discrédit ensevelit peu à peu les dictatures militaires dans les déjections du passé ; mieux que l'antimilitarisme le plus virulent, il fait puer d'un remugle de mort l'uniforme des armées de tous les continents et de tous les partis.

Rien n'est plus réconfortant que de voir l'histoire refermer ses poubelles sur le règne des dieux vivants, des sauveurs du peuple, des gloires providentielles, des élus charimastiques. Il faut rendre grâce au XX° siècle d'avoir désarticulé la main de fer qui tint si longtemps en sujétion le prolétariat, la femme, l'enfant, le corps, l'animal et la nature. Heureux temps où les chefs d'Etat, de famille, de coteries, de cénacles et d'entreprises dégringolent de leur prestige comme feuilles mortes, tourbillonnent dans les remous du ridicule avant de se perdre dans l'indifférence !

N'ayant plus rien de consistant à leur mettre sous la dent, la volonté de puissance ne nourrit plus que des carnassiers édentés. Sans doute l'époque continue-t-elle à jeter sur le marché son lot de créatures autoritaires, mais c'est affaire d'inertie plus de conviction. Les mutilés affectifs ont beau s'exhiber encore sous le label du regard de feu, du caractère d'acier, de la mâchoire virile, le milieu ambiant stérilise leurs semences d'amertume, d'agressivité et de mort. Ils se retrouvent déchus des raisons qui les fondèrent si longtemps en droit et en espérance : la promesse d'un Etat fort, d'un empire financier, d'une révolution nationale ou prolétarienne. La caution de la réussite leur est désormais refusée.

Au nom de quoi gouverneront-ils maintenant que l'économie les gouverne comme des pions, car l'échiquier du vieux monde ayant perdu rois, reines, tours et cavaliers, il ne reste plus pour sauter d'une case à l'autre qu'une universelle piétaille ? Poursuivront-ils un jeu qu'ils ne mènent plus, et à l'appel de quelle victoire ? Restaurer les affaires, l'Etat, l'argent, la confiance ? Allons donc ; les choses en sont à ce point que le ressort du mensonge se brise aussitôt remonté.

Les gens de pouvoir ont perdu cette foi du maquignon, qui fit les royaumes et les républiques. N'auraient-ils gardé que l'ancienne créance du commis voyageur, frappant de porte en porte pour écouler son stock de balayettes, qu'ils eussent conservé assez d'imagination retorse pour dépendre le pendu et lui vendre une autre corde. Mais non ! L'idée leur vient à peine de profiter de sirènes d'alarme qui signalent la présence d'une planète en danger. Ils ne songent pas à déboulonner les monopoles branlants de l'industrie traditionnelle, à investir dans l'écologie, à démanteler les fabriques de nuisances, à défaire en beauté ce qu'ils firent en laideur, à dépolluer et dénucléariser, à coloniser les énergies douces, à fédérer internationalement de petites unités régionales de production, à propager des modes d'autogestion rentables, bref à agir selon la constante de leur histoire : la reconversion économique des idées révolutionnaires. Du reste, il semble que l'état mental des hommes d'affaires subisse la baisse tendancielle de leur taux de pouvoir. Ont-ils ressenti comme un traumatisme personnel le fait que le commerce des armes pâtisse de l'extinction graduelle des guerres locales ? Tojours est-il qu'ils n'ont rien trouvé de mieux pour obéir aux lois de concurrence que de s'affronter dans le champ clos de la Bourse. Là, adoubés en chevaliers noirs et blancs, ils s'adonnent à des parodies de tournois, de raids, de pillage. Etonnant spectacle qu'une génération de financiers obsessionnels poussant d'un bout à l'autre d'une table d'actionnaires des séries de chiffres et des liasses de biftons tandis qu'en cascade des secteurs entiers de l'agriculture et de l'industrie vont à la casse.

A son stade suprême, le capitalisme retombe en enfance, une enfance éradiquée de la vie, ce que l'on nomme ordinairement le gâtisme. Dans le même temps que ses mécanismes apparaissent à la conscience du corps individuel, l'économie atteint à sa pure abstraction. Son évanescence est telle qu'elle lâche sous elle sa propre substance, les usines et les marchés qui en composaient la matérialité. Quelle volonté de puissance résisterait à pareil relâchement musculaire ?

La courbe décroissante de l'offensive économique

La rage de s'approprier un os à ronger ou à revendre a partout nourri la volonté de puissance. Même l'homme le plus faible protestait de sa main-mise sur un bout de pain, une femme, un chien, une manière de renommée. Voilà un trait de caractère que l'on n'a pu attribuer à la nature de l'homme qu'à la condition de la revêtir d'une cuirasse caractérielle. Le tour de passe-passe est d'autant plus manifeste aujourd'hui que, la marchandise ayant presque tout conquis, il ne reste en présence sur la terre que la redondance d'une économie sans usage et une vie découvrant l'usage humain de sa nature.

Il n'est pas un continent où la marchandise ne pousse sa modernité. L'obligation de consommer propage la démocratie à le vitesse des études de marché, la paix des échanges efface progressivement le spectre des guerres, voire de la guerre sociale, du moins sous sa forme archaïque. Le conflit qui dressait séculairement l'une contre l'autre la classe exploitée et la classe exploiteuse subit chaque jour davantage les effets de la dévaluation du pouvoir. Répression et revendications s'amollissent dans la parodie nostalgique des luttes d'antan.

Il n'est pas jusqu'à la vieille prédominance de l'esprit sur le corps qui ne lâche prise à son tour. Le marché technocratique n'a-t-il pas entrepris, en promotionnant l'ordinateur, de transformer l'outil en cerveau et le cerveau en outil ? La cybernétique réalise ainsi le programme préparé pour l'homme par la logique de la marchandise : un corps et un esprit égalitairement réunis dans une machine.

Qui s'extasiera du prodige auquel atteint le génie humain mis au service de l'économie : un corps musculaire dépourvu d'énergie libidinale et une pensée engouffrant des millions de connaissances, qu'elle ne peut traiter qu'au moyen d'une logique binaire, c'est-à-dire avec une intelligence inférieure à celle du rat ? L'émerveillement est ailleurs.

Le règne de la valeur d'échange

Comme si l'ordinateur servait d'enseigne à la boutique humanitaire où l'homme tend vers la pure abstraction, voici un monde où la valeur d'usage décroît de gadget en gadget, où les biens véritablement utiles disparaissent avec vaches, escargots, champignons et forêts, où les industries de matières premières sont démantelées au nom de la rentabilité internationale.

En revanche, la valeur d'échange tend vers l'absolu. Le profit détermine le sort de la planète dans l'ignorance méprisante de l'homme et de la nature. Une intellectualisation forcenée réduit l'écart entre travail manuel et travail intellectuel. Ce qui y gagne, ce n'est pas l'intelligence du vivant, c'est l'indifférenciation des êtres et des gestes quotidiennement pliés au réflexe d'un travail programmé pour procréer le néant ; c'est l'accord assuré non avec ce qui vit mais avec une société où tout ce qui bouge est mécanique et quantifiable en valeurs boursières. Telle est la perspective marchande. La pyramide hiérarchique a beau se tasser et le pouvoir dégringoler, le sentiment d'un univers où l'être se glace en objet continuera de pousser passivement vers la mort ceux qui ne perçoivent pas combien une violence nouvelle couve sous le pourrissement des luttes traditionnelles, à quel point l'antagonisme de l'exploiteur et de l'exploité a lassé les énergies parce qu'il révèle aujourd'hui un dénominateur commun à l'une et l'autre factions, l'exploitation lucrative de la vie.

Le déchaînement de la volonté de vivre sera aux fureurs insurrectionnelles ce que l'exubérance enfantine est aux trépignements du vieillard.

L'organisation

Jamais le pouvoir n'a disposé d'aussi grands moyens pour imposer sa souveraineté et jamais il ne lui est resté, pour les appliquer, aussi peu de force.

La politique des dieux était impénétrable. La ferveur idéologique balayait les doutes et les scrupules. Il a fallu que les exigences du marché condamnent, sous l'accusation, sans appel, de «rentabilité insuffisante», cet ultime résidu de la structure agraire qu'était la tyrannie bureaucratique pour que rien ne dissimule plus longtemps les circuits déconnectables de l'économie informatisée.

Assurément, la bureaucratisation soviétique avait déjà rendu palpable l'absurdité de plans aussi parfaitement agencés sur papier que parfaitement inutilisables. L'effondrement du glacis bureaucratique achève de démontrer concrètement ce qu'a toujours été le pouvoir hiérarchique : une tentative d'organiser le vivant en le vidant de sa substance au profit de l'économie.

La distance qui séparait l'esprit céleste de la matière terrestre tient aujourd'hui entre le poing qui se ferme sur la nécessité de travailler et la main qui s'ouvre aux plaisirs d'aimer et de créer.

La gestion de la faillite

A quoi se réduit désormais l'existence effective, sinon efficace, des dernières formes de pouvoir ? A la science du management. Elle seule est en prise directe sur l'économie depuis que l'économie s'est épouillée de sa vermine politique, rois, pontifes, chefs d'Etat et de factions, depuis qu'elle étend sur la terre ses circuits visibles du grand ordinateur.

Queslle est la qualité la plus prisée chez les hommes politiques, maintenant qu'ils sont devenus les porte-bagages des hommes d'affaires ? Quel est leur meilleur faire-valoir électoral ? Le charisme ? L'intransigeance ? La poigne ? La séduction ? L'intelligence ? Pas le moins du monde ! Il importe seulement qu'ils aient le sens de la gestion.

Belle logique : L'époque exige de bons gestionaires avec un empressement d'autant plus grand qu'il n'y a plus à gérer que des faillites.

Il y a trente ans, les révolutionnaires, exigeant la peau des bureaucrates, appelaient à la formation de nouvelles organisations qui liquideraient les fauteurs de gabegie et feraient triompher l'ordre autogestionnaire. Ils ont eu la peau des bureaucrates mais pour s'en revêtir.

Les murs de la citadelle bureaucratique et des empires de l'Est se sont effondrés non sous l'assaut des libertés révolutionnaires mais sous la poussée de la marchandise appelant à son libre passage avec tant de transparence que c'est le mot lui-même qui passe pour abolir le rideau de fer.

Les anciens combattants de 1968 - peu sensibles au refus de la survie qui s'exprimait alors - ont pris du galon dans la fringante armée des nouveaux gestionnaires. Comme la débâcle économique se gère fort bien d'elle-même, ils ont tout loisir d'agir au mieux des intérêts du peuple en agissant dans l'intérêt de l'économie. Ils mettent de l'ordre dans la défaite et de la dignité dans la débandade. Les jeunes loups ont toujours fait, le temps d'une saison, de bien beaux moutons.

Pour la première fois dans l'histoire, le sentiment que l'économie a usurpé sa souveraineté au vivant donne à la volonté de vivre la conscience d'une souveraineté à créer.

Le retour au concret

Le devenir de la marchandise a été la force des choses qui ont partout pesé sur les destinées. Son universalité a matérialisé dans le corps des individus, cependant uniques, un ensemble de fonctions et de rôles qui agitaient, comme autant de pantins à peine différents les uns des autres, des êtres persuadés d'agir selon l'esprit, la culture, l'idéologie qu'ils avaient choisis. Le retour au concret dénonce l'imposture de l'homme abstrait, de l'homme arraché de soi au nom de l'homme en soi.

La séparation entre le vécu et le marché social, qui le prétend gouverner, est si sensible aujourd'hui qu'elle prête une grande fragilité aux engagements dans quelque carrière que ce soit, à commencer par ce qu'ils appellent la «responsabilité sociale». Pourquoi, en effet, irais-je entériner un contrat avec une société si contraire à la vie que la simple survie de la planète s'en trouve menacée ? Toute obédience consentie à un monde qui se détruit n'est-elle pas un acte d'autodestruction ?

Les décombres qu'ils accumulent d'une main et rapetassent de l'autre ne me concernent en rien, si ce n'est par le détour qu'ils m'imposent. Il n'est pas facile de vivre et moins encore d'en garder l'envie, voilà un effort constant qui me dispense des autres.

Il n'y a plus, pour s'opposer à la montée du vivant, que la force d'inertie qui continue d'agenouiller ceux que le pouvoir n'a plus la force de contraindre.

Le délabrement du mécanique collé sur le vivant

Le pouvoir a perdu cette irradiation sublime et terrifiante qui le rendait si redoutablement proche et lointain : proche par son inquisition permanente, sa police sillonnant les pays et les têtes ; lointain par cet inaccessible renouvellement que n'interrompt jamais le couteau qui tranche la gorge des tyrans.

Depuis que l'opinion publique enregistre l'effondrement des diverses formes d'autorité, le mélange de peur, de haine, de respect et de mépris que propageaient les surplis, breloques et uniformes s'exorcise en rires et railleries avant de se diluer bientôt dans une indifférence amusée.

Il faut ne savoir ni aimer ni être aimé pour éprouver le besoin de gouverner les autres. Ce qui se gagne en prestige se perd en puissance affective. Et quel asservissement aux mécanismes des rôles et des fonctions ! L'obsession de régner, d'imposer, de vaincre, de subjuguer réduit le corps à un ensemble de leviers de commande. Les gestes, les muscles, les regards, les pensées obéissent à un mouvement de balancier. Il faut, ici, s'attacher par faveurs, flatteries, compromis, alliances celui qui ne peut être exclu ; et détruire là, avec morgue, insolence et raisons péremptoires quiconque ne s'est laissé acheter par contrainte, contrat et séduction. Heureuse existence qui tire son plaisir et son piquant d'une brosse à reluire et à étriller !

Plus le mécanique s'empare du vivant, plus la frustration s'affame et se nourrit de compensations agressives. Dans le temps que le pouvoir patriarcal et la vogue incontestée des comportements autoritaires prêtaient de puissants moyens aux fonctions et aux rôles, on appelait charisme, responsabilité, sens du devoir cette rage de dominer qui relève aujourd'hui de la névrose et du ridicule. Il reste à ceux qui ont l'étoffe d'un chef trop peu de tissu pour en draper décemment leur impuissance fonctionnelle et leur impuissance à vivre.

Un insigne stupidité du terrorisme prétendument subversif est de n'avoir pas compris que les créatures du pouvoir sont à ce point diminuées qu'elles tirent un puissant réconfort de l'intérêt que leur consacre une campagne d'assassinat ou de dénigrement. Signe des temps : le nom de Caserio a éclipsé celui du vague président envoyé par lui ad patres, alors que le peu glorieux Aldo Moro l'emporte dans la mémoire sur son terne assassin. Chiens couchants, chiens qui mordent et aboyeurs de l'ordre sont du même chenil. Ceux qui se battent encore pour mourir ont les cimetières qu'ils méritent.

Qui a résolu de vivre selon ses désirs devient insaisissable. Il n'a ni rôle, ni fonction, ni renommée, ni richesse, ni pauvreté, ni caractère, ni état par lesquels on le puisse agripper et prendre au piège. Et s'il doit comme chacun payer tribut au travail et à l'argent, il ne s'y engage pas vraiment, étant engagé ailleurs où il a mieux à faire.

Rien n'est plus déprimant pour le matamore que de s'apercevoir soudain qu'il n'a pas d'adversaire, qu'il se démène seul sur le ring de la concurrence et de la polémique, qu'il n'appartient qu'à lui de se donner de la révérence et du mépris.

Le miroir s'est brisé, où l'homme de pouvoir s'entendait à livrer au public une image admirable. S'il lui arrive de s'y contempler à la dérobée, c'est désormais pour saisir d'un coup d'oeil la désolante inanité de tant d'efforts, le vide affreux d'une vie sacrifiée aux apparences.

Ne jamais s'avancer où le pouvoir essouflé jette ses derniers ordres, c'est laisser qui méditait de vous avilir et écraser face à face avec son pire ennemi : lui-même.

L'art d'être à soi n'empiète pas sur l'espace des autres, il occupe un autre plan de l'existence où l'espace ne manque pas ; il laisse aux protagonistes du comportement autoritaire le choix de l'une ou l'autre façon de disparaître : en achevant de se détruire comme être vivant, ou bien en détruisant rôles et fonctions pour commencer à vivre.

En finir avec le triomphalisme et la compétition

Prendre d'instant en instant le temps de se sentir vivre, c'est se trouver libéré du droit et du devoir conjoints d'obéir et de commander. Apprendre à saisir chaque plaisir quotidien, si minime qu'il soit, crée peu à peu un milieu où l'on s'appartienne sans réserve, où l'on soit vrai sans réticence, où l'exercice du désir passionne à tel point qu'il n'est rien ni personne qui s'interposant fâcheusement ne perde aussitôt de son poids, de son importance, de son sens.

Le sentiment de plénitude n'est pas un état de fait mais un devenir, non une contemplation mais une création. Le jeu du désir et de la jouissance implique une perspective où n'entrent pas en ligne de compte les critères du monde marchand et leurs raisons impératives. Il y a là une frontière indécise qu'un savoir sensuel devrait déceler à certains signes. Je n'en veux pour exemple que l'innocence de l'enfance heureuse qui illumine le visage des amants dans le moment de l'amour alors que les accès d'autorité auxquels ils succombent impriment à leurs traits la crispation douleureuse de l'enfant frustré dans son besoin de tendresse et qui se venge par les criailleries du caprice tyrannique.

Etre heureux, c'est aussi ne se soucier ni de l'être plus ou moins qu'un autre, ni d'en fournir la preuve ou l'aveu. Le bonheur se gâte dès qu'il a besoin de se faire valoir. Otez son mobile pusillanime et apeuré au précepte «pour vivre heureux, vivons cachés» et vous lui découvrirez une signification plus profonde : la jouissance ne s'exhibe qu'à ses dépens, la bonne fortune se tourne en son contraire dès que la fatuité s'en empare. La vanité est une authenticité qui se vide avec un bruit d'évier. Ce n'est jamais le vivant qui se livre à la gloire mais sa dépouille. Le plaisir qui ne s'offre pas dans sa gratuité est une denrée de supermarché.

S'aimer n'est pas s'admirer. je n'ai que faire de la balance des valeurs comparées, des mécanismes de concurrence où le commerce des hommes est régi par le commerce des choses.

Comment prendre le plaisir d'être à soi s'il faut à chaque instant escalader le podium et s'accrocher pour n'en être pas précipité ?

Le ridicule dans lequel le tassement régulier des marchés traîne l'esprit de compétition ne rend que plus absurde et odieux le leitmotiv de l'éducation traditionnelle : «Que le meilleur gagne !» L'enfant n'a nul besoin de victoires sur lui ni sur les autres ; elles sont autant de défaites assenées à sa capacité d'aimer et d'être aimé, elles instillent en lui la peur de jouir, car au regard d'une société où tout doit être pesé, acheté, vendu, prêté, rendu, payé, la jouissance est, par sa gratuité naturelle, une faiblesse et une faute. Comme disait cette femme de tête : «Il faut éviter de faire l'amour quand on est en affaires, on y perd sa combativité.»

 

Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

La fin du juge et du coupable

La peur et l'agressivité diminuent avec le prix que la société fixe aux interdits et à leur transgression.

Le libre-échange achève de démanteler les vieux remparts de la structure agraire et chaque brèche met à la mode quelque idée nouvelle d'ouverture et de liberté.

Les sociétés archaïques cernaient de murailles à la fois protectrices et oppressives leurs champs, leurs propriétés, leurs villes, leurs nations. La modernité marchande a entrepris de les jeter à bas.

Les cités ont perdu leurs murs d'enceinte, les frontières s'effacent lentement. Sont-elles tournées les dernières pages sanglantes de l'épopée marchande ?

La guerre de 1914 et la reprise de ses braises mal éteintes en 1940 marquent, à ce qu'il semble, les ultimes vociférations ubuesques du protectionnisme, cette régression de l'esprit commercial à la mentalité agraire.

Le tumultueux passage du capitalisme privé au capitalisme d'Etat a vu se bâtir et s'effondrer les citadelles totalitaires du nazisme et du bolchevisme.

Les routes d'aujourd'hui, si embrumées d'illusions qu'elles demeurent, sillonnent plus librement l'Europe ; un laissez-aller, dûment patenté, tourne en dérision les vieux interdits et la violence qui, traditionnellement, les transgressait.

La paix des échanges

Un marché de plus en plus «commun» célèbre les libertés d'un commerce qui n'exclut aucune direction ni aucun objet et prête en quelque sorte sa largeur de vue aux opinions et aux consciences. Une paix des échanges imprègne peu à peu les relations sociales et internationales, elle écarte pêle-mêle les affrontements entre les peuples et les révolutions à l'ancienne, noyant le poisson de la révolte dans le verre d'eau de la palabre.

Tout baigne dans un conjonction apparente d'intérêts si déliquescents qu'ils découragent jusqu'à l'idée que l'on puisse se battre encore pour les défendre ou les revendiquer.

Ce qui s'incarne en fait dans cette communauté hautement industrialisée, où le fracas des armes le cède au dialogue et les torche-cul du chauvinisme à l'étandard hygiénique de la Croix-Rouge, c'est le triomphe de l'universalité marchande, c'est l'empire de la valeur d'échange, c'est le triomphe de la pensée heureuse régnant sur un bonheur inexistant.

Cette transparence dont ils s'enorgueillissent, ce n'est pas la transparence de l'humain mais celle des mécanismes qui dénaturent l'humain. J'aurais, hier, dénoncé une telle imposture afin de rendre la honte plus honteuse. Comme elle se dénonce aujourd'hui d'elle-même, je me réjouis plutôt qu'elle mette face à face, en chaque individu, l'impulsion du vivant et le réflexe économique qui la tue.

Ce qu'ils appellent «laxisme» est l'abaissement du seuil d'interdit, sous la pression d'un marché de l'hédonisme qui légalise la transgression.

Le prix d'un péché s'est démocratisé

L'acte immoral qui procure pouvoir et profit n'est pas une immoralité, c'est une transaction lucrative. L'économie n'a jamais rien laissé à la traîne, dont elle escomptât un bénéfice matériel et spirituel.

La religion n'a-t-elle pas été la première entreprise à prospérer dans le traitement retors du refoulement et du défoulement des pulsions ? Une fois les libertés de nature soumises aux exigences du travail quotidien, c'est une faute que d'y céder, une faute contre l'esprit économique. Le prêtre a su se faire très tôt le contrôleur et le comptable de la «faiblesse humaine». Il guette la chute de l'homme dans l'animalité et se poste à la sortie pour négocier le prix de la pénitence et du rachat. S'étonnera-t-on que l'Eglise de Rome, qui a hérité des vertus boutiquières de l'Empire, insiste tellement sur le caractère faillible de l'homme en proie aux tentations ? Plus le pêcheur succombe et mieux il acquitte en argent, en obédience, en débilité résignée la taxe de péage qui lui accorde le salut de l'âme.

Hélas, depuis que l'économie terrestre a dévoré l'économie céleste, les affaires religieuses sont tombées en des mains profanes, moins soucieuses de secours spirituel que de réalité monétaire. Il a suffi que les plaisirs s'introduisent dans la démocratie des supermarchés pour que tombent en désuétude des formes ascétiques de rachat, où l'on crachait au bassinet en battant sa coulpe.

Ce n'est pas la raison scientifique qui a balayé l'obscurantisme religieux, c'est la raison péremptoire du chiffre d'affaires. Elle a pouvoir de tout privilégier, à l'exception de la gratuité. Elle a mis en vente et à portée de toutes les bourses le bonheur débité en denrées consommables. Elle a conçu pour la satisfaction à bas prix une gamme de désirs artificiellement modelés selon une technique éblouissante de bien-être, elle a programmé le triomphe de l'autonomie automatisée : sex-shops ; quick-dinners, vibromasseurs, peep-shows, télévisions, minitels roses, self-service social, culturel et psychologique.

Vaine querelle que de décréter s'il s'agit d'un bien ou d'un mal, puisque la vie est ailleurs. Ce qui est sûr, c'est que la vieille tyrannie agro-religieuse a été supplantée en Europe par une liberté formelle et commerciale qui a mené à un degré de haut développement l'humanisme marchand, c'est-à-dire une conception qui accorde à l'homme les mêmes droits qu'à un objet de prix, ni plus ni moins. C'est beaucoup si l'on songe à tant de générations sacrifiées, à la masse d'existence écourtées parce qu'elles valaient moins qu'une guigne. C'est trop peu pour qui estime que sa vie est unique et ne se peut ni payer ni échanger.

Dans la foulée, pourtant, un grand nombre de peurs, de frustrations, de conduites agressives et sournoises sont en train de disparaître. Ouvertement et presque étatiquement incitée à saisir au passage, sans scrupule et sans honte, la platée d'érotisme, de passion quantifiée et de rencontres informatisées, la clientèle hédoniste apprend à se débarasser des angoisses et des culpabilités dont la gangrène religieuse et morale noircissait, il n'y a pas si longtemps, les moindres satisfactions.

En revanche, ces libertés, qui sont des libertés de marché, se paient. La plupart des transgressions bénéficient d'une reconnaissance officielle, il suffit d'en acquitter la facture.

Pourtant, la peur de jouir n'a pas disparu, elle a seulement été ventilée dans la balance des paiements, dans le même temps que la rigueur des interdits s'atténuait pour qu'on les puisse transgresser à tempérament. Au bout du compte surgit toujours la taxe absolue, la dette insolvable d'une vie économisée jusqu'à n'avoir plus que la mort sur les os.

Moins ils éprouvent le besoin de se protéger contre eux-mêmes, plus ils se passent de la protection des autres et contre les autres.

L'ouverture

Les citadelles où se verrouillèrent si longtemps les individus et les peuples ont été pétries d'un mélange de crainte et d'assurance. Le sort des nations, des villes, des hommes louvoyait entre la confiance et la suspicion, la sincérité et le mensonge, la traîtrise et la loyauté. La ruse et l'inquiétude qui règnent à l'état endémique parmi les bêtes, les hommes de l'économie les ont encloses en eux et dans leurs sociétés.

Or, dans la nature menaçante qu'ils lui imputent, l'étranger qui se tient à l'extérieur du rempart ne se distingue pas fondamentalement de l'étrangeté qu'ils ressentent au fond d'eux-mêmes : ce mouvement du corps vers la jouissance, mouvement réprimé parce qu'il menace la civilisation du travail.

La protection des dieux et des maîtres, qu'ils appelaient de leurs cris et de leurs sacrifices, n'a jamais été qu'une protection contre eux-mêmes, contre les désirs de nature. Ein Festburg ist unser Gott !

Le déluge de la marchandise a rasé les murailles de la mentalité agraire et protectionniste. Il n'est pas jusqu'à la carapace caractérielle qui ne se lézarde et ne s'ouvre à son tour. Nous savons qu'un autre cercle se reforme pour protéger, sur ses nouvelles frontières, l'empire de la marchandise. Cependant, la peur a pour un temps desserré son étreinte.

Tout ce qui se ferme et referme n'a jamais protégé que les choses aux dépens des hommes. Il n'est ni famille ni société qui ne fonctionne à la façon d'une maffia ; il s'agit toujours de propager la peur de «ce qui peut arriver» pour vendre, avec une sollicitude maternelle, le préservatif contre les dangers qui guettent l'enfant, le citoyen, la nation.

La plupart des tyrannies ont commencé par une amélioration du sort commun pour déboucher sur le règne ordinaire du pouvoir protecteur et de l'imbécillité protégée. Si le phénomène est mieux perçu aujourd'hui, c'est à la fois qu'apparaît de plus en plus suspecte la protection que l'économie garantit contre la prétendue hostilité de la nature, et qu'une meilleure connaissance de l'enfant montre comment l'affection qui l'aidait à soutenir son autonomie s'économise peu à peu, se prête à intérêt, s'octroie en échange d'une soumission, transforme la sollicitude tutélaire en névrose de pouvoir.

Quand le marchandage affectif soumet la gratuité de l'amour à la loi de l'offre et de la demande, la séparation de la jouissance et du travail reproduit chez l'enfant les origines du pouvoir hiérarchisé.

Le déclin de la peur

Tant que le pouvoir des rois et des républiques gardait son crédit, la survie de l'espèce et la sécurité d'existence ont servi utilement de prétexte pour propager une peur qui faisait entrer impôts et soumission dans les caisses de l'Etat. Les semences de la crainte tombent désormais sur un sol stérile, elles prennent vigueur le temps d'une campagne de presse puis dépérissent.

Voyez le désarroi dans le grand guignol des armées. Elles sont là sans guerre à fourbir, sans insurrection à mater, sans même une grève générale à se mettre sous la dent. Réduites à servir de vitrine à un marché de l'armement que l'absence de conflits sérieux menace de plus en plus, leur force de dissuasion ne dissuade même plus du ridicule.

Il n'est pas jusqu'à la fonction policière qui ne s'avise parfois de dissiper l'odeur de mort par laquelle les gens d'armes sécurisent les foules désarmées.

L'idée que le criminel et le policier sont deux rôles complémentaires et interchangeables, taillés dans la même volonté répressive, n'a pas peu contribué à les nettoyer l'un et l'autre de la haine et de l'admiration qu'ils s'attiraient de la part de leurs partisans et adversaires respectifs. Les tueurs de tyrans, de ministres, d'argousins et de militaires, hier encore applaudis par la faction des insoumis, ont vu leur cote déchoir à mesure que leur image se confondait avec celle de leur victime. Ce n'est pas qu'on les soupçonnat seulement de briguer, dans l'un ou l'autre régime de liberté obligatoire, le poste qu'ils venaient de rendre vacant, non, c'est le réflexe de meurtre qui offusque ; ils ont le même mépris de la vie qu'en face.

Il faut être mort à soi-même pour réclamer la mort d'autrui. Surtout lorsque l'époque arrive à une si grande puissance et à une si grande faiblesse de l'agonie omniprésente que la vie se propage partout dans la conscience et les comportements comme la seule réalité véritablement humaine, la seule réalité qui ait valeur d'usage.

Ne me faites pas dire que, aspirant à la liquidation du pouvoir, de l'armée, de la police sous toutes ses formes, j'en pressens la disparition par quelque coup de baguette magique. Je sais assez que la chute de l'empire économique risque d'entraîner avec lui ceux que l'accoutumance et une ceratine lassitude de «chercher ailleurs» accrochent aux réalités pourries du viex monde. Ce qui touche à sa fin ranime toujours les fantômes du passé, et il se peut que le choix d'une mort imminente l'emporte sur les efforts qu'exige la restauration d'une volonté de vivre.

Cependant, je mise sur la nouvelle innocence et, ne passant pas un jour sans m'y appliquer avec sagesse ou folie, j'avoue me satisfaire de signes qui assurent ma conviction, à tort parfois, à raison souvent. Ainsi ne m'est-il pas indifférent que les parents s'initient à l'enfance, que les raisons du coeur priment çà et là sur le sens des affaires. J'entends avec plaisir les voix qui revendiquent et le refus des chefs et l'autonomie au sein de conflits traditionnellement contrôlés par des bureaucrates syndicaux, voire celles, encore insolites, qui s'élèvent de la magistrature et de la police pour démilitariser la fonction, pour proposer au criminel non le châtiment mais quelque façon de corriger, dans le sens du vivant, ce qui a été commis par ignorance et mépris de la vie.

Ce n'est pas en les raillant mais en les pressant à la lettre que l'on empêchera les appels de l'humain de tourner au discours abstrait et de se renier dans les faits.

Contre le recours à la peur en écologie

La peur pénètre dans le coeur de l'homme dès l'instant qu'il se trouve empêché de naître à lui-même. Je veux dire qu'il ne quitte les terreurs inhérentes à l'univers animal que pour sombrer dans les terreurs d'une jungle sociale où c'est un crime que de se comporter avec la libre générosité d'une nature humaine.

L'économie distille une peur essentielle dans la menace qu'elle fait peser sur la survie de la planète entière ; d'un côté, elle se donne pour la garantie du bien-être, de l'autre, elle se referme comme un piège sur toute tentative de choisir une voie différente, qu'il s'agisse de l'indépendance de l'enfant ou de la promotion des énergies naturelles.

La peur, en tant qu'argument économique, consiste à fermer portes et fenêtres alors que l'ennemi est déjà dans la maison. Elle accroît le danger sous couvert de s'en protéger. Susciter la frayeur d'une terre transformée en désert, d'une nature systématiquement assassinée n'est-ce pas encore une façon de se murer, pour y périr, dans le cercle vicié de la marchandise universelle ?

En détruisant les remparts de l'enfermement agraire pour les reconstruire plus loin aux limites de la rentabilité, l'expansion marchande a rameuté le troupeau des terreurs à la frontière d'un univers moribond et d'une nature à revivifier.

Ce qu'il y a de plus redoutable dans la peur de mourir, qui abêtit les hommes jusque dans leurs témérités suicidaires, c'est qu'elle est originellement une peur de vivre. Trépasser, franchir le pas de la mort, appartient si bien à la logique des choses que les hommes réduits aux objets qu'ils produisent y trouvent paradoxalement plus de sécurité et d'assurance qu'en la résolution de commencer à vivre et de prendre pour guide leurs propres jouissances.

La peur d'une apocalypse écologique occulte la chance offerte à la nature et à la nature humaine.

Peur naturelle, peur dénaturée et traitement humain de la peur

La peur a ceci de commun avec la maladie qu'elle appartient au langage du corps. Elle l'avertit des dangers auxquels il se trouve exposé. Toutefois, n'est-ce pas une étrange manière de se comporter que d'en amplifier la cause et les effets par la débandade ou cette fuite an avant qui se nomme courage, au lieu d'apprendre à se prémunir des risques annoncés ?

Ceux qui vivent dans la familiarité et l'amour des bêtes sauvages savent combien une réaction de frayeur augmente l'effroi et, partant, l'agressivité de l'animal approché ; alors que lui parler calmement, avec la voix du coeur, l'apaise dans le même temps que s'apaisent les inquiétudes d'une rencontre si traditionnellement marquée par l'incompréhension et le mépris.

Tel est le secret d'Orphée : la poésie est le langage affectif qui crée l'harmonie, car elle recueille, pour les faire siens, les rythmes élémentaires où bat le coeur de la nature.

Tel est le secret accessible à ceux qui pénètrent aujourdh'ui dans la familiarité des enfants, petites bêtes en voie d'humanisation et qui n'avaient jusqu'ici connu que le règne du chasseur et du chassé, du dompteur et du dompté, de la trique et du coup de griffe.

La fin du marchandage affectif - c'est-à-dire de l'amour économisé, mis sous tutelle économique - a quelque chance d'extirper cette peur au ventre qui, du berceau à la tombe, ronge l'existence depuis que les pulsions animales s'y répriment au lieu de s'affiner humainement.

Vaincre la peur, c'est encore lui rendre raison et, le plus souvent, l'exorciser en la projetant sur les autres. Il s'agit bien davantage de lui ôter son ancrage névrotique, d'extirper du corps l'angoisse qui naît des incertitudes de l'amour et des reniements de la jouissance.

On sait désormais à quel point la crainte provoque le danger, l'accroît et l'attire en raison de l'impuissance et de la débilité auxquelles elle ramène chacun comme si elle le replongeait dans les terreurs nocturnes de la petite enfance. Le beau savoir que de ne rien ignorer de la foudre et de ses effets et d'en être toujours, en matière d'angoisse existentielle, à courir sous un arbre pour se protéger de l'orage.

La peur disparaîtra avec la dépendance qui l'hypertrophie parce que le pouvoir y trouve son compte. Seule l'autonomie, partiellement offerte à l'enfance au fil de ses jouissances affinées, réduira la frayeur à un signal que la volonté de vivre soit la première à percevoir, et non plus le réflexe de mort.

Le commerce et l'industrie ont prêté une forme humaine à la justice expéditive des sociétés agraires.

La justice

Il serait fort étonnant que, ayant mis leur existence publique et privée dans la dépendance d'un système où tout se paie, ils pussent soustraire leurs coutumes, leurs pensées et leurs gestes à la balance du crédit et du discrédit, au bilan de l'actif et du passif, à la comptabilité du mérite et du démérite.

Leur conception de la justice tient tout entière dans le principe des échanges.

Justice et arbitraire

Le combat de l'équité contre l'arbitraire suit à la trace la guérilla que la conscience éclairée du commerce a toujours livrée aux puissances obscurantistes du pouvoir.

Le caprice des tyrans, le raffinement des supplices, la férocité des peines, le règne de l'injustice scellent dans les liens du sang expiatoire l'histoire des sociétés à prédominance ou à survivance agricole. Les despotismes orientaux, les féodalités, les dictatures modernes prônant le retour à la terre, les protectionnismes en mal d'«espace vital», les communautés paysannes engoncées dans l'archaïsme mental, tout ce que le délire obsidional d'une nation, l'identification à un territoire, le repli dans le droit de propriété, la carapace caractérielle engendrent de frustrations, de peurs, de rages et de haines fanatiques s'est débondé de siècle en siècle en vagues de massacres, d'holocaustes, de génocides, d'autodafés, de progroms, de vengeances et de quotidiennes barbaries.

En revanche, il n'est pas d'époque «auréolée par la gloire du commerce et couronnée par les palmes de l'industrie» qui ne fasse prévaloir sur les rituels d'expiation massive un souci rationnel d'épargner le capital humain, de ménager non la nature humaine mais la force que le travail en extrait pour assurer le progrès de la marchandise. La justice s'humanise avec la montée de l'humanisme, et l'humanisme est l'art d'économiser l'homme pour en tirer un profit durable.

L'économie économise la répression

Si le cortège des horreurs judiciares s'éloigne lentement avec ses tortures et ses mises à mort, rendez-en grâce à l'empire de la rentabilité plus qu'à l'emprise des âmes sensibles.

Pourquoi mitrailler des milliers d'insurgés quand dix fusillés suffisent à rétablir l'ordre ? A l'instar de la maffia, la justice des Lumières ne punit qu'à regret, dans le seul intérêt supérieur des affaires.

Au reste, la sollicitude envers le coupable s'est accrue depuis qu'au travail de production s'est supperposé un travail de consommation. Le bâton des nécessités frappe moins qu'il n'agite sous le nez les carottes de la séduction. Depuis que le néon des supermarchés conduit à l'usine plus sûrement que la baïonnette, la justice prend l'allure d'un service à la clientèle et d'un bureau des contentieux.

Le coupable est un client qui a manqué aux engagements contractés d'office à sa naissance et auquel on accorde désormais des facilités de paiement. La culpabilité inhérente à l'échange a perdu sa dramatisation, voire cette indignité que l'on éprouvait jadis à ne s'acquitter jamais assez de sa dette envers Dieu, le roi, la cause, l'honneur et autres fariboles. La pompe céleste du sacrifice et du rachat a beau teinter encore d'hermine et de pourpre la parade guignolesque des tribunaux, le sentiment prévaut que la machine judiciaire n'est ni plus ni moins qu'une caisse enrgistreuse où la faute s'acquitte en amende et en traites carcérales, de la même manière que le travail salarié règle la facture des plaisirs consommables.

Auprès des pays de goulags et d'in pace, au regard des époques de crématoires et de bûchers, le progrès est manifeste. Pourtant comment se satisfaire d'une justice démocratique qui permet tous les espoirs de clémence à la condition implicite de se sentir coupable ? L'inhumanité est ainsi agencée que la plupart des biens acquis remplacent désavantageusement les maux qu'ils suppriment. Ainsi voit-on, à mesure que la justice atténue ses rigueurs, les hommes de l'économie se punir eux-mêmes de fautes dont ils s'incriminent en secret, substituant le suicide à l'échafaud, la maladie à la torture, l'angoisse au pilori.

La justice humaniste est née des progrès du talion sur le bouc émissaire.

La relation d'échange est en ceci porteuse de civilisation qu'elle limite le droit du plus fort à l'exploitation lucrative du plus faible. Le temps de survie accordé à l'esclave n'est jamais que la durée du profit qu'il assure à son maître.

L'ubiquité des échanges est ce spectre de la justice immanente qui surgit entre le pire des tyrans et le plus insignifiant de ses sujets pour tempérer l'excès de pouvoir et l'excès d'indignité. Ce qu'ils ont attribué à la mansuétude des dieux et à la clémence des princes appartenait à l'économie bien tempérée. L'histoire de l'émancipation des hommes n'a jamais entériné de libertés qui ne soient sources de revenus accrus. La justice s'est démocratisée avec le prix des marchandises.

Bienfaits de l'expansion marchande

La contradiction entre l'archaïsme du travail de la terre et la modernité de l'expansion marchande gouverne l'évolution de quelque dix mille ans de civilisation.

La communauté paysanne est au coeur du sacrifice originel comme au coeur d'un cyclone. Jamais le renoncement à soi - sans lequel le travail ne pourrait exploiter la matière naturelle pour en tirer une matière d'échange - n'a cessé de propager autour de lui une rage de détruire qui s'exacerbe à proportion de l'interdit jeté sur le désir de créer et de se créer.

L'or, les idées, le pain, le vin appartiennent au commerce de êtres et des choses, qui les dispense. Ils ont été payés dans la chair, par une castration quotidienne des désirs, par l'application à la nature d'un supplice utilitaire. Faut-il attendre de pareil traitement qu'il incite à l'amour, à la tendresse, à la générosité ? N'explique-t-il pas, au contraire, que des hommes et des femmes si cruellement entamés en leur fondement cherchent à assouvir sur une victime propitiatoire, sur un bouc émissaire, les inassouvissements auxquels leur travail les condamne ? Ceux que les coups de semonce et le fouet des sermons rapellent à l'ordre et à la peur de jouir, s'étonnera-t-on qu'ils lapident, lynchent, torturent, se livrent aux brimades, au racisme, aux exclusions chaque fois que l'aiguillon de l'austérité, du manque à gagner, de la patrie en danger, des privilèges menacés leur brûle le sexe ?

Qui sindigne d'un tel état de cruauté, de barbarie, d'obscurantisme ? Les hommes du dialogue lucratif, de l'ouverture rentable, les hommes de la modernité. C'est le profit, plus que la générosité, qui prescrit d'échanger les prisonniers de guerre contre rançon ou de les vendre comme esclaves au lieu de les supplicier jusqu'au dernier, en recouvrant sur eux les traites de la vengeance. L'humanisme prend sa source ici même.

Le talion et la justice absolue de l'«oeil pour oeil, dent pour dent» marquent sur l'aveugle sacrifice du bouc émissaire et des peuples déchus le progrès de la rationalité des échanges sur la brutale compensation du défoulement ; car à la différence de l'immobilisme agraire, il est dans la logique du troc d'évoluer vers des formes moins primitives à mesure que la monnaie invente un principe de raison universelle, un étalonnage de l'actif et du passif, une balance homologuée où se pèsent le pour et le contre.

La justice répugne au massacre expiatoire parce qu'elle n'y décèle qu'un gaspillage insensé. N'est-il pas plaisant que le langage criminologique juge intéressant et intéressé le meurtre qui rapporte beaucoup, crapuleux celui de piètre bénéfice et gratuit - avec l'horreur que le mot implique - l'assassinat où l'auteur se dédommage sur plus faible que lui de ses frustrations et de ses humiliations, comme s'il en était resté à la forme irrationnelle et bestiale de l'échange ?

 

Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

La fin du juge et du coupable (suite)

Eloge de l'humanisme

Les humanistes se font un devoir d'ignorer l'échange fondamental, qui est le principe même de la dénaturation : la transformation impérative de la force de vie en force de travail. En revanche, ils sont intarissables sur le confort et les aménagements que le négoce et sa philosophie introduisent, au fil des siècles, dans l'inhumain sacrifice de l'homme à l'économie.

Pénétrés des lumières que porte aux quatre coins du monde la marchandise universelle, ils célèbrent partout la grandeur et l'excellence de l'homme qui travaille à la parfaire. En un sens, qui est le leur, ils n'ont pas tort.

Indéniablement, l'idée d'un profit équitable pour tous a consolidé l'acquis des droits démocratiques, imposé sa loi à la loi du plus fort, atténué les injustices et les insatisfactions, ramené la paix dans la tourmente sociale des intérêts divergents. Qui songerait à se plaindre des libertés à l'ombre desquelles il est permis, sans trop de craintes, d'aimer, de boire, de manger, de parler, de penser, de s'exprimer, de se déplacer, de respirer ? Ne sais-je pas assez que sans elles je n'écrirais pas sans risquer la censure et l'autodafé ?

Je ne les raille pas dans ce que leurs limites autorisent, je refuse seulement leurs frontières, qui ne sont pas celles de l'humain mais du lucratif. Je leur reproche de n'être ni données, ni gagnées, quoi qu'il paraisse, mais de naître, de s'agencer, de s'imposer dans le processus de réalisation de l'économie. J'en veux à ces libertés-là de n'outrepasser jamais la libre circulation des biens, de se borner au droit de vendre, d'acheter, de servir selon l'offre et la demande. Avouer que de telles bontés se paient, c'est reconnaître à quel point elles se nient.

Il y a de l'imposture à réprouver la politique du bouc émissaire, en vigueur dans les comportements autoritaires et bureaucratiques, la xénophobie, le racisme, les sectarismes, quand on dédaigne de briser l'emprise économique qui brise le désir à sa racine.

Tant que ne se guérira pas cette blessure de l'être qui est la blessure de la jouissance écorchée, le grand exorcisme de la mort fera rejaillir sur les autres les larmes et le sang versés par chacun. Gardez-vous d'oublier qu'il existe, dans le palais des fêtes où la convivialité marchande célèbre les Droits de l'homme, une cave qui, à tout instant, peut servir de chambre à gaz.

La mort est la vraie justice égalitaire, comme la marchandise est la fin de l'homme qui la produit. Ce qui vit échappe au juste et à l'injuste parce qu'il échappe à l'économie.

Le combat contre l'injustice

La lutte contre les injustices a cessé de dissimuler ce qu'elle a toujours été : la conquête par les hommes d'une marchandise qui les conquiert et remplace par une forme humaine - par une abstraction - la réalité vivante qu'elle épuise.

Descendre dans la rue avec les armes de la revendication ? Pourquoi faire ? Pour réclamer des droits qui me seront accordés au prix de nouveaux renoncements, m'enrichiront à mes dépens et me feront une vie plus pauvre ?

Les gens se sont battus pendant des siècles pour l'égalité et ils prennent aujourd'hui conscience que la seule égalité effective est le devoir imposé à tous de se sacrifier pour travailler, et de travailler pour rien ou si peu, puisque l'avoir périclite, que le pouvoir ridiculise et que la survie s'ennuie.

Je ne me sens concerné que par la création d'un monde où il n'y a plus à payer.

Le travail et la mort

Ils se consolaient jadis des tourments de l'injustice en invoquant pour tous, riches et pauvres, grands et petits, fortunés et infortunés, puissants et misérables, la commune obligation de mourir. Dans le trépas s'accomplissait le rêve d'une justice égalitaire.

Maintenant que le travail est éprouvé comme une quotidienne et universelle perte de vie, il semble n'exister entre l'égalité devant la mort et l'égale obligation de sacrifier chaque jour que la différence entre paiement comptant et paiement différé. Les temps sont si propices à l'euphémisme que le sursis s'appelle ici facilité.

Leur justice relève de l'euthanasie, l'équitable répartition des droits et des devoirs agissant comme une dose létale injectée petit à petit. Et quelle consolation, pour ainsi dire «cosmique», dans le sentiment que la marchandise, cette chose morte vampirisant le vivant, étreint et éteint simultanément l'ensemble des espèces et la terre qui les nourrissait !

L'auto-punition

Se retrouver seul avec l'ombre d'une mort qui ne procède plus ni de Dieu, ni des Parques, ni même d'une loi naturelle mais d'un réflexe, conditionné par la nécessité économique, présente par bien des aspects un caractère heureux, une aubaine à saisir.

N'est-il pas permis, en effet, de démêler d'entre les gestes accomplis ceux qui mortifient l'existence par routine et ceux qui s'emploient à la raviver ? Mais quelle obstination il y faut ! Et combien auront la sincérité de s'avouer qu'ils exécutent le plus souvent sur eux-mêmes le jugement qui prescrit de mourir à soi-même, et auquel invite à souscrire un si dérisoire affairement parmi la vanité des êtres et des choses.

Tel qui milite contre la torture et la peine de mort s'avise un matin qu'il n'a jamais cessé de se navrer et de se tourmenter sur l'échafaud de sa culpabilité. Tel autre en appelle à la suppression des prisons, qui n'en finit pas de se verrouiller dans les bas-fonds de sa carapace caractérielle.

L'économie réalise si bien son essence, depuis qu'elle l'a ramenée de la transcendance céleste à l'immanence terrestre, qu'elle se concrétise dans l'existence économisée de chaque individu particulier. La conscience s'en éclaire, les choix se précisent. Il faut ou, se sentant juge, coupable, bourreau, programmer secrètement, et comme le prononcé d'une peine, l'infarctus, le cancer, la thrombose ou l'accident, ou bien s'emparer de chaque plaisir pour s'arroger une innocence qui n'a de compte à rendre à rien ni à personne.

Toute justice est coupable

Les hommes de l'économie n'ont d'autre recours qu'en cette justice immanente qui se prépare à les économiser dans la fin dernière d'une terre accédant à l'état de pure marchandise. Vous les reconnaîtrez aisément.

La peur et l'oppression les a si bien agenouillés qu'ils ne savent se dresser que pour mettre les autres à genoux, leur imputer leurs malheurs, les punir de la punition qu'ils s'infligent à longueur de journée. La vocation du sacrifice se nourrit du sacrifice d'autrui.

Ils expient, donc ils jugent. Leur jugement veut que s'abatte sur le monde entier l'agonie qu'ils s'imposent. C'est pourquoi ils ricanent quand la mort sort de sa manche les dés pipés de Tchernobyl et du sida. Tous les cris d'alarme leur sont bons, qui ajoutent d'aigrelettes sonorités aux rumeurs du jugement dernier. S'ils dénoncent la pollution de l'air, c'est encore pour ventiler l'atmosphère de culpabilité dans laquelle ils végètent.

Sous l'indifférence de l'homme d'affaires ou les indignations de l'insurgé suinte la même odeur d'existence méprisée, de vie défunte. Le parti de la mort a le plus grand respect pour le malheur, car il n'est rien de mieux, pour s'attirer de plus grandes infortunes, que de se résigner à en supporter de petites. Il n'arrive fatalement que des fatalités auxquelles nous nous sommes prédisposés.

Contre l'anti-terrorisme

Dans la toute-puissance de leur inhumanité, les Etats du passé ont engendré des héros qui, osant se dresser seuls contre le Léviathan, s'auréolaient, comme d'une lumière noire, de l'éclat d'une humanité opprimée.

Coeurderoy, Ravachol, Henry, Vaillant, Caserio, Bonnot, Soudy, Raymond-la-Science, Libertad, Mecislas Charrier, Pauwels, Marius Jacob (qui n'a jamais tué), Sabate, Capdevila et tant d'autres, je me suis dépouillé de l'admiration que je vous portais et mon affection s'en est accrue, car je perçois combien il en allait alors de la simple sauvegarde d'une vie de repousser dans l'autre sens le couteau que l'on vous mettait sur la gorge.

Il n'est plus vrai, aujourd'hui, dans le déclin précipité de toute forme d'autorité, que le poids de la servitude et de l'avilissement prête aux sursauts de la vie les armes de la mort. En revanche, je vois à quel point le réflexe suicidaire et le devoir de périr pour quelque cause confèrent de nouveaux crédits à un Etat de plus en plus discrédité, et redorent le blason délavé du pouvoir. Il suffirait du reste d'examiner à quel point le terrorisme a recueilli du bout du fusil la débilité des dernières idéologies pour reconnaître à quoi l'on a faire. Sexisme, racisme, marxisme, sectarisme, nationalisme, mysticisme, autoritarisme, affairisme offrent un assez bon reflet de ce qui reste en scène dans le théâtre politique, il suffit d'en siffler l'air aux badauds pour que les cabotins de l'ordre retrouvent un semblant de conviction.

L'Etat européen a déjà la disgrâce d'avoir sur les bras une armée que l'absence de guerre et d'émeute condamne au chômage, que ferait-il de sa justice, de sa magistrature, de sa police, de sa bureaucratie s'il perdait le terrorisme politique et le forfait de droit commun ?

La répression s'est toujours nourrie de l'inclination commune à se réprimer, qui fait la force des gouvernements. Et voilà qu'à l'instant où la cote de la culpabilité est en baisse, des activistes suicidaires sortent de sa léthargie un système de jugement dernier où l'on se tue en tuant les autres. Cui prodest ?

Jeter à bas ce qui s'effondre de soi, c'est offrir à sa propre agonie un lit au milieu des ruines. Que les morts fraient avec les morts dans le même culte de la charogne, dans ce refus de la vie qui est l'esprit de toutes les religions.

La nouvelle innocence abolit la culpabilité par la souveraineté du vivant.

La vie avant toutes choses

Si le vieux cri de «Mort aux exploiteurs !» ne retentit plus parmi les cités, c'est qu'il fait place à un autre cri, venu de l'enfance et d'une passion plus sereine : «La vie avant toutes choses !» Qu'il se propage, non dans les têtes mais dans les coeurs, et ne vous inquiétez plus de l'apathie où s'enlisent les archaïsmes de la soumision et de l'insoumission.

La joie d'appartenir à l'incessant renouvellement de la nature est le meilleur antidote aux contraintes quotidiennes de l'exploitation et de la dénaturation. C'est le moment de l'innocence où l'enfant se révèle à soi-même, avant que l'éducation fasse payer le plaisir de naître par l'obligation de travailler. Là gît le secret dénouant la chaîne de remords, de sacrifices, de maladies, de frustrations et d'agressivités que forge anneau par anneau le libre-échange des culpabilités.

La clémence

A quel mobile obéissait-il le geste de clémence que les hagiographies attribuent à l'un ou l'autre potentat, monarque, général ou homme d'Etat ? A l'escompte d'un profit spirituel, à un bénéfice moral qui est, dans leur système de plus-value, ce que le pouvoir est à l'argent. N'est-il pas arrivé, pourtant, qu'il se glissât sous la froideur du calcul une vraie générosité, un élan d'authentique gratuité, comme si le souffle de l'humain n'attendait qu'une fissure dans la carapace autoritaire pour reprendre son inspiration ?

Or la fissure s'est accentuée avec le démantèlement de l'autorité. Le prix du pardon a baissé avec le prix de l'offense. De sorte que les effusions de la générosité naturelle se trouvent de plus en plus fréquemment quittes des comptabilités de l'ascendance. Que l'on soucie moins d'être payé en retour signifie aussi que l'idée de récompense et de châtiment s'efface peu à peu devant les exubérances de la tendresse, de l'affection, de l'amour.

Apprendre à tenir de soi seul la grâce d'aimer et d'être aimable dispense d'attendre aucune grâce de rien ni de personne.

Contre le châtiment

Le châtiment ne dissuade pas du crime, il le stimule. Il fonde une surenchère compétitive où le coupable rend sur les autres une justice que les autres rendront sur lui. Le criminel n'agit-il pas comme un juge implaccable ? Il condamne, punit, grâcie ou exécute sa victime sans déroger à la loi d'une justice universelle. Son forfait le salarie et il sait qu'il en acquittera l'impôt s'il est arrêté.

Telle est la logique imparable des échanges, elle se reproduit sans fin. Néanmoins, ce n'est pas une loi humaine, c'est seulement la loi d'une économie où tout se paie.

Condamner la violence, le viol, l'attentat et en appeler à une légalité qui tue, emprisonne, viole et tourmente, c'est entrer dans l'inhumanité d'un marché nommé justice, c'est se résigner, avec un secret sentiment de vengeance, à se comporter en juge et en criminel.

Si contraint que je puisse me trouver de travailler pour survivre et, dans la même occurrence, de réagir violemment pour me défendre - car il ne s'agit pas de tolérer quelque menace que ce soit -, on ne me fera aquiescer ni à la vertu du travail ni au bien-fondé du talion. Une civilisation qui a la prétention de créer son humanité se renie si elle ne met tout en oeuvre pour briser le cycle du crime et du châtiment, pour en finir avec la justice.

J'ai beau être entraîné, à certaines heures du jour et de la nuit, dans un jeu dont les règles appartiennent à l'universalité mercantile, je n'ai pas choisi d'y entrer, je ne me soucie pas d'y perdre ou d'y gagner, il ne me convient que d'en sortir. Il se moque bien de juger et d'être jugé celui qui, cueillant le hasard des plaisirs, évite les chemins battus de l'autopunition et de ses exorcismes.

La culpabilité nourrit la violence

Qu'il n'y ait plus de coupables mais seulement des erreurs, car il n'est pas d'erreur qui ne contienne en soi sa correction. Même le plus irréparable des actes criminels, l'assassinat, a plus de chances de s'effacer des moeurs par une attitude qui privilégie la vie, à commencer par celle du meurtrier, qu'en perpétuant l'ombre poisseuse du châtiment, du rachat, de l'expiation.

Mettez autant d'énergie à éloigner les sentiments de culpabilité que vous en déployez pour les entretenir, et vous ferez reculer la violence brutale ou sournoise de la mort plus sûrement qu'en la réprimant. Cette violence-là n'est que l'inversion de la volonté de vivre, elle ne participe pas de la nature humaine mais de sa dénaturation, elle n'entre pas dans la création de l'homme par l'homme mais dans le système d'exploitation généralisée qu'impose la suprématie du travail sur la jouissance.

Abolir les prisons

Le règne odieux des prisons ne finira pas sans que chacun apprenne à ne plus s'emprisonner dans un comportement économisé par les réflexes de profit et d'échange.

Moins l'animalité s'encagera dans les raideurs du caractère, s'enrageant de perpétuelles frustrations, mieux elle ouvrira les portes de la jouissance à de progressifs affinements, et plus apparaîtra à tous l'horreur d'enclore dans des cachots des condamnés qui y croupissent non pour leurs méfaits mais parce qu'ils exorcisent les démons qu'embastillent en eux les honnêtes gens.

Quant aux progrès que l'humanisme appelle de ses voeux, ils ont de quoi faire frémir. Si les prisons disparaissent alors que la jouissance n'est pas restaurée dans ses droits, elles céderont seulement la place à des institutions psychiatriques aérées, en accord avec les thérapeutiques qui anesthésient chez les condamnés au travail quotidien la violence des frustrations.

Le temps n'est-il pas venu de se mettre si bien dans l'amour de soi que, arrivant à se souhaiter du fond du coeur beaucoup de bonheur, on s'attache aux autres par le bonheur même qui leur échoit, on les aime par la faveur d'aimer qu'ils se dispensent ?

Je ne supporte pas d'être abordé par le rôle, la fonction, le caractère, l'instantané qui me fixe et m'emprisonne dans ce qui n'est pas moi. Quelle rencontre espérer en un lieu où l'obligation d'être en représentation empêche que je sois jamais ?

Seule m'importe la présence du vivant, où convergent toutes les libertés qu'aucun jugement n'a le pouvoir de mettre en état d'arrestation.

Dénouer les liens

Les questions sans réponse sont le plus souvent des noeuds que le temps arrive le mieux à dénouer, parce que, emmêlé dans les torsions d'un monde à l'envers, elles se remettent à l'endroit lorsque vient le moment où le vivant se rajuste.

Comme l'insoluble obéit à une logique qui n'a d'ultime solution qu'en la mort, il existe à toute interrogation une résonance inouïe qu'apporte le sentiment de joie et de bonheur. En ce sens, rien n'est moins futile que la tendresse d'un regard, le goût du café matinal, un trio de Boccherini, une aria de Mozart, un rayon de soleil parmi les frondaisons, l'effleurement d'une main aimée, l'odor amoris plus éloquente que les mots d'amour. C'est là que reprennent force tant de désirs découragés par les circonstances hostiles à leur accomplissement, c'est là que, s'exhortant à ne pas céder au renoncement et à désirer sans fin, ils libèrent des contorsions de l'amertume et de l'insatisfaction les questions que chaque jour pose dans l'inextricable doute de soi.

Le plaisir brise le temps linéaire où la vie s'écoule au rythme de l'économie, selon la chaîne des échanges, au fil des paiements étalés de la justice immanente. Ce qui est dû par contrainte et nécessité, il n'y a que la gratuité des jouissances pour le comprendre et, inséparablement, le transformer.

Le plaisir est à la source d'une inébranlable confiance en soi, le contraire de la foi en un Dieu ou une Cause, c'est-à-dire en l'économie menant le monde. Un désir exaucé en engendre dix autres avec la promesse d'un même bonheur. C'est pourquoi l'homme heureux ne découvre en lui aucune raison de souhaiter la mort ou le châtiment de quiconque.

Contre le respect dû à la vie

Voulez-vous perpétuer le mépris de la vie ? Imposez son respect ! Le vieil impératif «Tu ne tueras point» n'est-il pas la pierre commémorative de tous les charniers ?

Chaque fois que l'adulte s'érige en guide autoritaire de l'enfant, il ne lui communique que son incompréhension. Je n'en veux pour preuve que cette cruauté si longtemps imputée à l'enfance comme un trait de nature et qui n'a jamais été que l'effet d'une éducation.

Taxer de sadisme le comportement de l'enfant de deux ans qui écrase volontairement une colonne de fourmis relève des aberrations de cette pensée si bien séparée du vivant qu'elle voit l'empreinte de la mort à l'endroit même où la vie cherche à tâtons sa voie incertaine.

En écrasant les bêtes qui vont et viennent, le petit s'initie en fait au mystère du mouvement et de l'immobilité. Sous son pied, la ligne en déplacement s'arrête, se fige en une série de pointillés. La même approche ludique de la connaissance l'incite à saisir le chat par la queue, à arracher les feuilles d'une plante. A quoi rime donc le concert de réprimandes, de reproches, d'indignations attristées ? Il a pour effet de changer une expérience à laquelle il ne manquait que du discernement en un état de malaise où la culpabilité se glisse avec les secrètes sollicitations de l'interdit.

Le plaisir de la découverte innocente pétrifie soudain l'enfant sous le regard d'une réprobation médusante. Voilà qu'on cesse de l'aimer à l'instant où de nouvelles notions avaient besoin de l'amour pour être interprétées et entrer dans un savoir plus vaste. La répression soudaine enclenche un réflexe de transgression, le plaisir s'englue dans l'angoisse, une pierre s'ajoute à la citadelle névrotique des années à venir où les jouissances s'emprisonneront pour se tourmenter, se détruire et se satisfaire négativement. Le sadisme ordinaire commence là.

La logique mercantile de la concurrence suppose toujours de l'intelligence à ce qui, prenant le contre-pied d'une bêtise bien établie, n'est, dans sa modernité, que la même bêtise a contrario. Que l'attitude autoritaire et répressive des adultes fasse des enfants dissimulés et sournois a de la sorte mis à la mode pour un temps la théorie du «laisser faire» que la piédiatrie américaine vulgarisa avec succès. Comme si accorder à l'enfant la liberté de se défouler en tourmentant les bêtes n'impliquait pas qu'il subît dans le même temps l'effet des culpabilités et des frustrations parentales. Il est vrai qu'une franche et nécesaire cruauté servait bien les desseins d'une génération occupée à expérimenter l'incidence du napalm sur la progression des fourmis vietnamiennes. Chaque fois que la nature est appelée à la rescousse pour justifier un comportement social, il est curieux que l'exemple végétal ou animal illustre toujours l'appropriation, la loi du plus fort, l'affrontement concurrentiel, toutes choses fort utiles à l'économie.

Si l'expérience des êtres et des choses comporte un risque de cruauté, n'est-ce pas le propre d'une éducation humaine d'y parer ? Pour démontrer l'existence d'une gravitation universelle, il n'est pas indispensable de précipiter un homme par la fenêtre d'un cinquième étage ; ni de recourir à une mise à mort pour expliquer le mouvement et l'immobilité.

De même que la chasse photographique dispense de tuer et accroît le plaisir de parcourir les bois, de se poster à l'affût, de saisir un instant de vie, de même une conscience du vivant se propage peu à peu et tisse un subtil réseau de connivence entre la jouissance de soi et la plante, le cristal, la bête, la ligne d'un paysage, la forme d'un nuage, l'objet né du génie artisanal.

L'enfant qui jette par terre une coupe en baccarat éprouve à la fois les limites d'un matériau et de la garantie affective. La réprobation brutale ajoutée au constant de fragilité du verre ouvre moins les portes de la connaissance que celles de l'angoisse et de l'envie morbide de détruire pour attirer l'attention.

En revanche, le sentiment, aisément perceptible par l'enfant, qu'il y a maladresse et non pas faute engendre au fil d'une sympathie rassurante une compréhension qui est la compréhension humaine par excellence : la qualité du verre, sa forme, sa lumière, la vie secrète qu'y ravive le plaisir de s'en servir concrétisent une présence qui est l'ubiquité du vivant, une ubiquité jadis usurpée par les dieux, le ciel, l'esprit, l'intellect.

 

Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

Le déclin des médecines

Une double évolution annonce la fin du couple morbide que forment le malade et le médecin. Selon la première, le malade s'aperçoit qu'il est un médecin qui s'ignore ; selon la seconde, qu'il est comme le médecin un vivant qui a peur de vivre.

Jamais la médecine n'a aussi souverainement imposé sa puissance à la mort et à la souffrance et jamais ses efforts ne se sont découverts aussi vains devant le sceau de la maladie incurable, dont le mal de survie oblitère le corps.

La vérité est qu'elle peut tout vaincre sauf l'essentiel : la fatigue d'avoir à travailler partout et toujours. Quel désaveu que le cancer, où les cellules affolées par l'ombre de la mort prolifèrent en une outancière réaction de vie, qui les tue ! Quel défi que le sida, qui oppose au triomphe de l'hygiène immunitaire la débâcle absolue de l'immunité de l'organisme !

La médecine est à l'image de la civilisation marchande. Son apogée fait résonner les fanfares du bien-être aux quatre coins d'un monde où les espèces disparaissent, où les miasmes chimiques et nucléaires empoisonnent l'air, où les engrais stérilisent le sol sous prétexte de le fertiliser.

Pouvoir et impuissance de la médecine

Ayant atteint au sommet de l'efficace et de l'inefficace, la médecine tombe des hauteurs de la prétention essentielle pour se ramasser dans une réalité existentielle : le rapport morbide entre l'individu et lui-même.

Le XIX° siècle avait sacré science de l'homme l'art du médicastre, reconnaissant par là moins le progrès du savoir qu'une hausse des quotas sur le marché des matières humaines.

Durant les époques où un millier de personnes ne valaient pas un clou de cercueil, la réputation du médecin n'excédait guère celle du barbier, du charlatan et du bourreau. Il fallut que la morale avaricieuse du développement capitaliste considérât l'être humain avec l'attention prêtée à une pièce de monnaie pour que le rebouteux frotté de jargon universitaire s'élevât au statut de technicien en efficacité laborieuse, pour qu'il devînt, à la demande d'une industrialisation accélérée, l'expert du corps au travail. Tandis que la plus-value arrachée aux corons stipendie le progrès des recherches, il apparaît clairement que l'objet d'élection des plus respectables sciences, c'est en général, la machine et, en particulier, la mécanique de l'homme, qui la prolonge si utilement.

Jugez de la popularité de la médecine lorsque la machine à produire se dédoubla d'une machine à consommer ; lorsque l'industrie pharmaceutique, ayant découvert dans le prolétariat un vaste marché potentiel, démocratisa l'usage des soins de santé.

Le médecin n'était que prestigieux, il devient indispensable. Sa fonction se bureaucratise pour le bien-être de tous, sa mission n'est plus caritative mais socialiste. Il milite dans un organisme sanitaire qui, sous le nom de Sécurité sociale, veille à ne pas laisser sans remèdes ceux qui travaillent chaque jour à mourir davantage.

Cependant, le déclin s'annonce. La routine bureaucratique, le pouvoir des monopoles pharmaceutiques, l'émiettement des thérapies spécialisées coïncident avec une surprotection de la santé qui contraste avec le malaise dans la civilisation. La méfiance s'aiguise au contact d'une pharmacopée qui guérit l'estomac en gâtant les reins et participe de la même puissance industrielle dénaturant la terre et l'homme au nom du bonheur.

Ajoutez à cela la faillite de l'Etat-protecteur, incapable d'assurer plus longtemps une Sécurité sociale que le prolétariat des sociétés marchandes à haut développement rangeait au nombre de ses conquêtes et de ses acquis.

Bref, une morosité croissante envahit le marché de la mort et de la maladie, et l'opinion balance entre l'inquiétude et le soulagement de le voir disparaître, à la façon d'un convalescent à qui l'on assure qu'il peut marcher sans béquilles et qui n'ose le croire.

Les médecines parallèles

L'effondrement du marché médical traditionnel n'a pas manqué de stimuler la promotion d'un marché parallèle. De même que le développement marginal des industries douces convoite le marché des industries dures en croissant discrédit, de même un foisonnement de médecines alternatives s'apprêtent à évincer les thérapies chirurgicales et chimiques, de plus en plus constestées.

Le phénomène, prévisible dès les années 1960, s'insère en fait dans une logique marchande dont la deuxième moitié du XX° siècle a vulgarisé la conscience : le glissement de la production forcenée à la consommation accélérée, le passage de l'autorité à la séduction, de la tyrannie au laxisme, du sectarisme à l'ouverture, du coût élevé de la transgression à l'hédonisme à bas prix.

Les maladies sont le plus souvent une forme d'accident du travail. Dès que le corps rechigne à fonctionner par tout temps et tout terrain, comme une machine à produire et à consommer, il se dérègle, s'enraie, se grippe. Fuyant le stress des cadences et d'un affairement qui lui paraît soudain absurde, il cherche refuge, repos, anesthésie ou léthargie dans le coryza, l'infarctus, la fracture, l'hémiplégie, le cancer. Le paradoxe de la médecine, c'est que son intervention est aussi indispensable que nuisible. Elle répare la machine pour de nouvelles performances sur le parcours de la rentabilité, où le comportement machinal entraîne le déclin de la vie.

Bien qu'elles s'enferment dans la même tradition lucrative que leurs rivales, les médecines douces ouvrent la porte à une gratuité qui les révoquera quelque jour. Ainsi en est-il, du reste, des techniques sollicitant, pour une nouvelle cueillette énergétique, la profusion solaire, végétale, terrestre, éolienne, thalassique.

La contradiction qu'elles cultivent en exigeant paiement d'une gratuité naturelle, revendiquée par ailleurs, agit à la manière d'un révélateur. Elle souligne la dualité morbide du sain et du malsain, elle montre concrètement comment celui qui veut la santé veut aussi la maladie.

Les thérapeutiques sans violence ont, dans leur projet de renaturer les comportements, répandu l'opinion que chacun est sa propre source de vitalité et de langueur, qu'il intervient consciemment et inconsciemment - et en tout cas plus qu'il ne fut induit à l'admettre - dans le conflit dont son corps est en permanence le champ de manoeuvre et de bataille.

Où la médecine classique emploie l'artillerie lourde pour écraser la maladie, dût-elle écraser le malade, la guérilla des médecines douces sollicite du patient une participation à l'effort curatif ; elle l'amène à se battre pour guérir et lui remontre qu'il est pareil au caducée où s'enchevêtrent les deux serpents de la santé et de la maladie.

Tandis que le médecin croit de moins en moins à la médecine, le patient en vient à estimer qu'il est capable de couper court à ses malaises et de se soigner lui-même, n'usant du guérisseur, diplômé ou non, qu'à la façon d'un placebo ou d'un préservatif contre le doute qui peut raisonnablement occulter ses chances de succès.

Quant à savoir si la vie gagne au change, rien n'est moisn sûr. Devenir son propre médecin, n'est-ce pas tout bonnement apprendre à gérer sa maladie ? Concocter ses tisanes, acheter la gamme tarifée des produits biologiquement purs, s'astreindre à la diète et au régime sec fait de l'homme de santé le consommateur éclairé d'une morbidité latente. On croit déboucher sur l'autonomie de l'individu, on aboutit à l'autogestion de ses prisons.

Le langage du corps

Pour qui accepte comme une fatalité le pacte avec la mort quotidienne, rien n'assure que la médecine chimique ne vaille autant, sinon plus, que la phytothérapie. Pour un patient accoutumé à être violé et violenté, le coup de poing médical a plus de chances de convaincre et de guérir que l'approche douceâtre et molle des nouveaux praticiens.

Au reste, l'affaire est conclue d'avance dès que l'adulte se tourne vers la médecine comme vers le sein de sa mère ou la mâle protection de son père : dès qu'il renonce à mener seul son enquête sur les pistes de la maladie naissante et à ausculter le langage du corps avec une sollicitude de grammairien. Le tout n'est-il pas de prêter un tour ludique plutôt que dramatique à des questions telles que : «Pourquoi suis-je en train d'entrer en maladie ?», «Pourquoi avoir choisi le coeur plutôt que les reins, cette douleur particulière, ce type d'affection (mot remarquable désignant ici le mal et ailleurs l'amour, comme s'il contenait le mal né de l'amour absent et l'amour qui préserve du mal) ?»

La perspicaité s'exercerait utilement à découvrir le lexique et la syntaxe par lesquels le corps s'exprime tant qu'il a le loisir de parler. Car si nous prenons peu d'intérêt à ses manifestations de bien-être, ne faut-il pas qu'il crie de douleur pour se faire entendre ?

Quel est le sens du rhumatisme naissant, de la migraine, d'un élancement, de la luxation, de la nausée ? Pourquoi ces maladresses où l'on casse des objets comme si quelque chose se nouait en soi et menaçait de se briser ? A chacun de répondre car le langage diffère d'un corps à l'autre, et pourtant le conflit est partout le même : il oppose la volonté de vivre au réflexe de mort qui la nie.

La peur de mourir n'est que le travestissement ordinaire de la peur de vivre. Tout le profit de la médecine tient à soulager l'une en aggravant l'autre.

La naissance du morbide

Avec quelle sollicitude, avec quelle ferveur parfois n'acueillent-ils pas secrètement la maladie, persuadés qu'ils sont d'être nés pour payer par des années de malheur quelques bonheurs éphémères. Le travail et le marchandage ont si bien déprécié le plaisir de vivre qu'il pointe rarement le nez sans enclencher un réflexe de mort et d'échec.

Au commencement était le jeu puis le jeu devint drame. Quand il s'agit d'échapper à l'école, d'éviter une corvée, de capter des caresses dont il se sent privé, l'enfant excelle dans l'art d'être malade avec la virtuosité d'un champion d'échecs. Ce sont non pas des maladies feintes mais des maladies jouées jusqu'à ce que l'attention affective les déjoue, du moins si elle s'y emploie avec l'intelligence désirable.

Tant d'énergie s'investit quotidiennement dans la résignation suicidaire que l'habitude de se mettre la mort en tête n'attend qu'un signal de la fatigue et du désarroi pour emmitoufler son homme dans le cocon de la maladie et pour justifier par quelque infirmité sa régression à l'état fragile de l'enfance.

Seule une lucidité amusée paraît de taille à mettre un terme à d'aussi néfastes dispositions, à ridiculiser l'exaltation morbide et dramatique des premiers malaises. Encore faut-il, pour accéder à la grâce du gai savoir, faire fond sur une irrépressible volonté de vivre, sans laquelle l'intelligence des causes tourne au bon mot du condamné devant la guillotine.

Mais quoi, ne vivons-nous pas dans un paradoxe permanent, attisant la haine pour nous faire aimer, nous acharnant à perdre une vie dont chacun de nos gestes pleure le déclin, jugeant nécessaire l'éreintement au travail et futile l'effort que sollicite la jouissance ? Combien nous sommes proches, malgré les conjurations et les maléfices de la maladie et de l'ennui, de la création du vivant, et comme un moment d'amour et de joie, dissipant les brumes malsaines où nous avons accoutumé de nous complaire, a la souveraine puissance de défaire, le soir - comme un jeu dont les règles n'ont plus cours - le cancer ébauché le matin.

N'y a-t-il pas dans les instants où l'on s'appartient, si exceptionnels soient-ils, plus de science et d'intelligence à extraire que de toutes les thérapeutiques, qui cultivent la vertu curative sur un incurable mal de vivre ?

Les drogues

Avec la raréfaction des guerres, des émeutes, des révolutions qui servaient de prétexte et d'expédient au culte bien enraciné de la mort, il ne subsiste plus pour nourrir le refus de la vie que, ultima ratio, le combat de chacun contre soi-même. C'est un conflit dont il est plus aisé de sortir aujourd'hui qu'aux temps passés, où il se faisait sournoisement tout petit dans les vastes embrasements entre les nations et les classes sociales. A une réserve près, toutefois : que l'on ne sous-estime pas à quel point le marché des armes a laissé place au marché de la drogue, non seulement de l'héroïne et de la cocaïne, mais plus encore les médicaments, dont le pharmacien est le très officiel dealer ; à bien de égards, la propagande mortifère n'a fait que changer son fusil d'épaule, et plutôt vers la gauche.

Dévaluation de la souffrance

Le crédit décroissant accordé à la douleur compte assurément parmi les signes rassurants de notre époque. Il était temps qu'elle vienne à perdre peu à peu son ignoble sens de rédemption. Chassée de la boutique des valeurs positives, elle excite moins à la compassion et aux soulagements secourables qu'elle ne résout à la volonté d'en finir avec ses déplorations et de l'éradiquer avant qu'elle agisse par accoutumance à la manière d'une drogue.

Combien de générations n'a-t-elle pas horripilées de ses jérémiades, jouant les pleureuses dans le cortège de l'envie, de l'arrivisme, de l'ascension aux honneurs, se dédommageant de la peine en l'infligeant aux autres, gâtant la gastronomie par l'ulcère et faisant de l'épine la gloire du rosier.

Hélas pour ses cagots et ses souteneurs, il n'y a plus ni réussite, ni prestige, ni pouvoir. Le travail ne sanctifie plus l'abruti qui y sacrifie courageusement, et s'il arrive encore qu'un malheur, une maladie, une infortune servent de faire-valoir, ce n'est plus là qu'un trait ridicule, comme on en glane dans les mélodrames du passé.

Il va de soi que la dépréciation de la douleur coïncide avec le déclin de la fonction qui lui fut économiquement impartie. L'idéologie de la souffrance utile et agréable aux dieux, à l'Etat, à la morale s'accordait on ne peut mieux avec l'indispensable sacrifice de soi sur les autels de la production. En revanche, c'est une idéologie résolument contraire qui a paré des falbalas de la séduction la nécessité de consommer. A l'ascétique objurgation : «Prenez de la peine car on n'a rien sans douleur» a succédé l'allègre «Faites-vous plaisir.» Pour vendre les succédanés de l'agrément, il ne paraissait pas trop frivole de prêter le masque du sourire à l'angoisse, à l'amertume, à l'insatisfaction qui doublent la facture des plaisirs mercantiles.

On n'a que trop longtemps confondu la souffrance naturelle - telle qu'elle émane de la dialectique de vie, avec sa répartition incidemment aléatoire des plaisirs et des déplaisirs - et la souffrance dénaturée que sécrètent l'interdit jeté sur la jouissance, les mécanismes réducteurs du travail, la culpabilité inhérente aux échanges, la perspective alignant les êtres et les choses en prenant la mort pour point de convergence.

S'il est vrai que la maladie remplit les vides que la frustration creuse dans le corps - qu'elle est l'envers d'un sentiment de plénitude -, cela signifie aussi que la jouissance est l'absolu préservatif contre l'angoisse, les états morbides et l'agonie précoce.

Vertu curative de la jouissance

Je tiens pour exemplaire l'observation consignée par une pédiatre à l'occasion d'une consultation. Pour atténuer la douleur d'un pansement à renouveler, une petite fille de six ans, découvrant spontanément la vertu analgésique du plaisir, se caressait les seins. La mère, gênée par une conduite qu'elle jugeait obscène, voulut la faire cesser. Il est à l'honneur de la pédiatre qu'elle s'opposa à la remontrance maternelle et entreprit d'expliquer le bien-fondé d'un tel comportement.

La jouissance éloigne la douleur. Il y a là une évidence qui mériterait de changer les bases mêmes de la recherche scientifique. Car si l'on admet que le patient réagissant vivement contre la douleur qui l'accable (et réagissant avant qu'elle ne le terrasse) hausse à 70 p. cent ses chances de guérison, on conviendra qu'il y a quelque aberration à emprunter le chemin inverse, à partir d'un état morbide où, qu'on le veuille ou non, la jouissance écartée de la vie cherche à se satisfaire dans la souffrance, le sacrifice et la mort pour prétendre restaurer l'on ne sait quelle santé.

Quand donnerez-vous congé à l'école du sado-masochisme, à l'éducation selon l'esprit, à l'initiation au travail forcé à un apprentissage dont le progrès est aussi celui des carences affectives, si bien que le plus savant des thérapeutes ignore encore à quel point ses propres maladies sont le choix d'une nostalgie ?

La volonté de vivre et sa conscience

Le savoir, en une matière dont la médecine s'est abusivement réservé le contrôle, consiterait à dialoguer avec le corps. La maladie parle, semble-t-il, où le désir a été contraint de se taire et de se renier. A chacun de découvrir, s'il le veut, en quel lieu et comment une volupté naissante s'est rencoignée, recroquevillée, ratatinée en de douloureuses nodosités que la médecine n'a que le choix de trancher, à défaut d'obtenir l'assentiment du corps.

Pourtant, ce n'est pas de la pensée séparée, si lucide soit-elle sur la faille où le désir s'est coincé et couine, que viendra la faculté de restaurer l'équilibre vital du corps. Il n'y a que la passion du vivant et l'amour de soi pour vaincre le doute et la peur lentement distillés dans le coeur dès l'enfance ; il n'y a que la passion attentivement accordée à chacun des plaisirs du jour et de la nuit pour transmuter les pulsions primaires en cet affinement des désirs qui est la seule substance de l'humain.

Une nouvelle conscience découvre sa pratique. Le médecin croit de moins en moins à la médecine, le malade soupçonne de plus en plus dans son mal l'effet des manquements quotidiens au plaisir de vivre, le corps refuse lentement son statut traditionnel de machine à produire, à consommer et à triturer les passions dans les trémies du refoulement et du défoulement. C'en est fini du corps assimilé à un lieu de travail. Aucune souffrance ne se justifie car aucune jouissance n'exige un renoncement. Une totalité vivante découvre la puissance de créer et de se créer. Les rêves de la terre et du corps sont les mêmes, ils marquent la reconquête sur les dieux du pouvoir et de l'argent d'une réalité désirée où la souffrance, la maladie, l'interdit et la mort socialement commanditée n'ont plus droit de cité.

 

Chapter 3 "Genèse de l'humanité"

Du travail intellectuel au gai savoir

La pensée séparée n'a jamais produit que l'intelligence de la vie qui se nie.

Des triomphes conjugués de la physique, de la chimie, de la médecine, des mathématiques, de l'astronautique, de la biologie, de l'architecture, de la psychologie, de la sociologie, il est sorti moins de bonheur que d'oppression et d'argent. Les sciences ont propagé le bien-être aux quatre coins du monde dans la limite de l'offre et de la demande, ramenant l'activité humaine à une activité de marché.

Ils nous la baillent belle d'incriminer le progrès et le revers de sa médaille, ceux qui s'enorgueillissent d'exploiter et de violer la nature jusqu'à l'atome, ceux qui tirent d'un noyau de vie une énergie de mort fort utile pour éclairer les chaumières et guérir le cancer qu'essaime la pollution nucléaire. Quelle faveur espérer d'un progrès que détermine un processus marchand fondé sur le pillage du vivant ?

Une science de l'exploitation de l'homme et de la nature

Comment se satisfaire d'une paix qui n'éloigne la guerre qu'à la condition de mieux satisfaire aux intérêts mercantiles ? Comment se contenter d'un savoir pacifique que le reniflement du profit fait pirouetter en direction contraire ? Surtout, comment tolérer que la créativité invente au fil du plaisir et soit tranchée au couperet du rentable ? Des ampoules électriques inusables aux énergies gratuites, tant de brevets rachetés à l'inventeur pour être détruits ne sont que partie visible d'une terreur entretenue sur un savoir non pas secret mais inhérent à la réalité secrète des désirs. Faut-il que la création qui cherche ses poètes ne découvre que les calculettes du prix coûtant ?

La réalité falsifiée

L'économie a ordonné l'univers selon sa perspective, elle a imposé sons sens particulier à l'oeil, à la pensée, aux gestes, à la parole, aux sensations, mais son pouvoir n'est pas si absolu qu'il nous empêche de percevoir la part de nature inviolée et soustraite à son regard de Méduse.

Une réalité a été donnée comme la seule qui soit, et pourtant elle est seulement, dans sa rudimentaire dualité matérielle et spirituelle, la réalité que fabrique, jusque dans les conditionnements mécaniques du corps, le travail d'exploitation de la nature. Il a fallu que son inhumanité tranche aujourd'hui de façon scandaleuse avec les prétentions humanistes qu'elle produit pour que les gens se détournent enfin d'un savoir abstrait et commencent à débattre de leurs désirs. J'ai trop à faire de la terre et de ma vie, heure par heure, pour me préoccuper encore des spéculations qui mènent le monde où je ne souhaite pas qu'il aille. La véritable science à créer est celle de la jouissance de soi hic, nunc et semper.

Le mur du savoir séparé, ou le désespoir des sciences

Le savoir s'est trouvé séparé de la vie comme le producteur de ses désirs, l'esprit du corps et le travail intellectuel du travail manuel. La pensée n'a eu à connaître que la pensée et l'homme abstrait, forme vide où l'individu concret n'entre qu'en se vidant.

La pensée de l'ère économique tourne en rond depuis dix millénaires, murée dans le cercle dont elle entoure la réalité des désirs et de la gratuité naturelle.

Une pensée qui exclut et nie la vie n'avance qu'en se niant et en s'excluant. La bibliothèque universelle des idées a fondé sa diversité sur une banalité constante où l'ancien se travestit en moderne et l'esprit critique en nouveau conformisme.

L'assaut mené contre la théologie par la philosophie, sa servante rebelle, traduit la prééminence de l'économie terrestre sur sa représentation céleste, comme le déclin du sacré et la victoire des valeurs désacralisées racontent la fin de la structure agraire et la conquête du monde par la modernité marchande. Rien ne change vraiment que la forme d'une invariable oppression.

Chaque fois que l'intellectualité a éclairé le projet d'une émancipation humaine, elle l'a obscurci aussitôt en prenant le parti de l'esprit sur le chaos de la matière, entendez sur les impulsions du corps. Dès le départ, les entreprises de démystification ont achoppé sur le désenchantement ; elles pressentaient qu'elles abattaient un mensonge pour en bâtir un autre.

Le drame de la pensée séparée, c'est qu'elle n'est rien sans le corps et qu'elle le traite comme s'il n'était rien qui vaille à son sens. On sait où la religion a longtemps pris le dernier mot à la philosophie qui la supplantait : à l'endroit même où les idées s'avouaient impuissantes à changer la vie ; là, elle rameutait la peur et la consolation de mourir comme une ultime vérité.

Le sentiment d'une vie à créer est demeuré aussi étranger à la philosophie, aux idéologies et aux sciences qu'aux théologies. On comprend pourquoi l'intelligence a si souvent brillé dans le constat d'échec : le penseur exorcisait, en expliquant les êtres et les choses, sa vie désespérément inexplorée parce que irréductible au concept. La fable des dieux, du ciel et du pur esprit ont fait l'objet d'études plus scrupuleuses que l'existence des hommes nés de la terre. Il n'y a pas de mystère de la vie mais bien un mystère entretenu sur le travail qui la nie et la refoule dans une nuit où les pulsions s'érigent en monstres redoutables.

Sans doute faut-il se réjouir aujourd'hui d'une connaissance plus soucieuse de la nature et du corps, mais tant de savoir a beau être utile à la vie, il n'en est pas moins inutilisé dans l'approche individuelle d'une destinée à créer, il demeure entre les mains des gens plus soucieux de prestige et d'affairisme que passionnés par l'alchimie de la libido originelle, par la transmutation des besoins humains.

Il est heureux que la faillite du pouvoir entraîne une démocratisation du savoir. Assurément, la culture se débite en tranches et selon ces ventes promotionnelles où l'on dit fort justement d'une idée en vogue qu'elle fait «recette». Or ce qui se paie n'entre que pour bien peu dans les moments de bonheur que l'on se crée.

En revanche, quelle richesse dans le capharnaüm des sciences, dans les entrepôts de la pensée séparée ; quelle passionnante curiosité il y aura un jour à s'emparer du bric-à-brac accumulé pour l'englober et l'utiliser dans l'approche des plaisirs.

L'inflation du savoir abstrait renvoie dos à dos le savant, qui sait tout du monde et rien de lui-même, et l'ignorant qui, ayant tout à apprendre de ses désirs, ne s'instruit qu'en les réprimant.

L'allergie à un certain savoir

On a vu, dans les années 80, de nouvelles générations tirer une manière de gloire de l'ignorance et de l'inculture, à la grande réprobation d'intellectuels taillés dans le roc de l'érudition journalistique. N'était-ce pas pour elles une fin de non-recevoir opposée à un savoir dépouillé de sa valeur d'usage et servant de monnaie d'échange dans d'oiseuses transactions d'autorité et de profits ? D'autant que, s'il était odieux d'avoir à s'instruire pour gagner de l'argent et des honneurs, le ridicule s'ajoutait au mépris dès l'instant que la récompense même n'était plus ni garantie ni estimée.

Si déplorable que fût le parti pris de l'ignorance, il a, en l'occurrence, clarifié le refus d'une connaissance imposée de l'extérieur, distribuée avec commisération au nom de pontifes souverains, Marx, Freud et tutti quanti. C'était aussi, à n'en pas douter, un rejet des critères économiques hiérarchisant les connaissances selon les demandes du marché d'embauche et, partant, de l'attitude servile où la créativité s'avilit quand elle obtempère au travail.

Chacun perçoit mieux maintenant à quel point les connaissances sont embrigadées dans un système d'intégration sociale où tout s'entreprend par devoir et non par plaisir. Si les écoliers endurent tant de peine à apprendre et qu'il y faut le fouet, l'imprécation, la prière et la séduction, c'est qu'il n'y a rien de commun entre les exigences du travail et l'effort que suscite le jeu d'une curiosité éveillée et émerveillée. Tant que la science fondera son apprentissage sur la morale lucrative du travail et non sur la jouissance où la création prend sa source, l'enfant qui édifie en terre, pierres, planches, cartons et rêves de somptueux palais ne bâtira jamais, avec les matériaux les plus riches de l'âge adulte, que des villes et habitats en forme de casernes, d'usines, de mouroirs. Ce n'est pas une des moindres aberrations de l'éducation que d'imposer un savoir abstrait aux enfants qui sont les êtres les plus précisément proches de la vie. S'étonnera-t-on que l'école, censée en faire des hommes, produise des avortons précocement vieillis, aussi versés dans les sciences qu'ignorant de ce qu'ils veulent et désirent vraiment ?

Ramener le savoir à la vie

L'expansion marchande n'a cessé de mener plus loin les routes du savoir et pourtant des hardiesses scientifiques ont ceci de commun avec le bon sens qu'elles dépassent rarement le rebord du comptoir. La connaissance a restitué l'unité de l'univers, découvrant des pays lointains, dévoilant le macrocosme et le microcosme. Mais c'est une unité qui participe du mensonge religieux mariant de force la terre au ciel et se substituant à l'accord fondamental de la vie et de la nature.

Il a suffi que la marché international sa rabatte sur l'hédonisme pour qu'apparaisse à quel point la science se moque du désir quand il échappe à l'emballage où les impératifs de consommation le plient et le replient.

Et puis, ce glissement progressif du sensible au mental, du vécu à sa représentation, il a bien fallu qu'un grand geste le balaie, que, se moquant des discours, l'on en vienne à la naïve curiosité de l'enfant, qui veut toucher du doigt ce qu'il souhaite connaître.

Nous n'avons que faire d'une connaissance qui demeure étrangère à la valse de nos regrets et de nos bonheurs. Il y a trop de plaisir à découvrir le monde en se découvrant soi-même pour se contenter de lire et de relire sans fin le bilan d'un univers où seuls les chiffres changent et réduisent tout à leur mesure. Il est bien temps d'introduire dans l'arsenal des sciences les magiciennes de l'enfance et du rêve, afin que tant de richesse inventive ne se paie pas de notre indigence. Une seule exploration aura le privilège d'ouvrir sur l'infini du vivant les portes d'un horizon mort, c'est l'aventure dans la galaxie des désirs.

Les vérités scientifiques du pouvoir

Une vérité scientifique qui ne s'inscrit pas dans un progrès incontestable de l'humain n'exprime qu'une vérité inhumaine et mérite d'être traitée sans égard.

Songez qu'il n'est pas une infamie que la connaissance et les sciences n'aient cautionnée à un moment ou à un autre de leur autorité. La propriété privée, la patrie, la concurrence, la loi du plus fort, Dieu, l'inégalité, le racisme, l'infériorité de la femme, l'excellence de l'énergie nucléaire ont suscité l'émerveillement de la découverte et se sont parés des lauriers de la vérité. Personne ne s'est étonné que les preuves qui leur garantissaient un statut de fait établi relevassent de raisons d'autant plus péremptoires que les impératifs économiques de l'heure en confirmaient le bien-fondé.

Le sens d'une observation, d'une expérience, d'une théorie préexiste dans le comportement de l'observateur, de l'expérimentateur, du théoricien. Que la science participe de l'exploitation de la nature à des fins lucratives - qu'elle soit ni plus ni moins un travail - explique assez pourquoi nombre de vérités scientifiques procèdent d'un implicite mépris de la vie en tant que jouissance et création.

Un tel mépris a varié selon les hommes et les époques mais il est peu d'exemples de savants dont la morgue, la raideur, l'ascétisme, le manque de générosité, l'ignorance de l'amour n'aient ensemencé les inventions et découvertes de quelque germe ignoble.

La vanité raciste des linguistes et des biologistes du XIX° siècle bâtit sur des assises jugées excellentes la vérité d'une inégalité des races. La perspicacité policière en progrès et le souci d'isoler les éléments dangereux du magma social jettent les fondements de la sociologie, de la psychiatrie, voire de la psychanalyse. La médecine multiplie ses succès en assimilant le corps à une machine complexe dont elle veut percer les secrets dans le même temps que les secrets de la terre sont livrés aux derricks et aux cotations boursières ; si bien que, cautionnant la dénaturation qui produit le cancer, elle produit aussi pour le guérir une lucrative industrie pharmaceutique. Il n'est pas jusqu'aux vérités réputées éternelles qui ne soient en quelque sorte «fabriquées» selon un sens et une vocation spirituelle ; ainsi la gravitation universelle perpétuant l'idée d'une horloge divine, d'une perfection mécanique ; ainsi le big bang reniflant l'hypothèse de Dieu, ce vieux pet sous la couverture ; ainsi les acquis de la génétique, manipulés par des gens dont on aimerait connaître le comportement quotidien et la place qu'y occupe l'amour de la vie.

Comment une vérité arrachée par la souffrance ne serait-elle pas le reflet d'une réalité qui s'impose au prix de la douleur et du déchirement ? Une science qui a besoin, pour progresser, de sacrifier un homme, une bête, une forêt, un paysage, un équilibre écologique est une science de mort. Un chercheur qui privilégie sa fonction et son rôle aux dépens de sa vie - comme on voit de ces «patrons» pleins d'amertume et de mépris défendre becs et ongles le territoire mesquin de leur spécialité - ne découvre jamais que des futurs cimetières.

Le gai savoir est le libre usage des connaissances par la volonté de vivre.

Le gai savoir

Le marché de la culture a accumulé une somme considérable de connaissances dont nous ne savons que faire parce que nous sommes le plus souvent dans l'ignorance de nos désirs. Il est vrai qu'un savoir qui se vend et exige que l'on séloigne de soi pour l'acheter ne me concerne pas vraiment. Un marché change ses cours mais n'offre jamais de quoi changer la vie. Pourtant, tout est là à saisir d'une science qui nous demeure par essence étrangère parce qu'elle procède d'une pensée séparée et familière puisque le désir en peut détourner l'usage en sa faveur. Rien n'est à effacer de la mémoire, si ce n'est l'empreinte de la mort, qui est celle de la séparation.

Il n'est aucune érudition, aucune connaissance exacte, aucune spéculation, aucune rêverie qui ne soit à l'instar de ces géométries fantastiques dont l'application pratique et insoupçonnée se découvre un beau jour : elles attendent de prendre corps dans la diversité des destinées individuelles.

A mesure que prévaut le sentiment d'une gratuité naturelle, le souci d'acquérir du savoir dans les domaines où la curiosité s'éveille sous l'aiguillon du désir fraie un chemin aux charmes affectueux de l'apprentissage et de l'enseignement. Il ne s'agit que de s'instruire par indiscrétion, non plus par contrainte.

Il est dans la nature de l'enfant de fureter partout, de se montrer curieux de tout. Et quelles réponses apporte-t-on à ces questions ? On les rebute, on lui impose silence pour ne pas lui opposer une ignorance embarrassée, quitte plus tard à lui asséner par rabâchage scolaire des solutions d'ordinateur, dont il a perdu l'utilité.

Parce qu'il participe d'une quête passionnelle - de cette quête du Graal qu'est la jouissance et la création de soi -, le gai savoir veut tout connaître et tout comprendre de l'omniprésence du vivant, à commencer par le labyrinthe des désirs, dont chacun est le parcours et le centre.

On sait à quelles réponses navrantes conduit le plus souvent la question posée à brûle-pourpoint : quels voeux souhaiteriez-vous voir satisfaits pour votre plus grand bonheur ? Question qui à vrai dire s'adresse à l'intellect et rappelle fâcheusement la menace dissuasive adressée à l'enfant à l'instant même où il expérimente précisément ses désirs : «Sais-tu vraiment ce que tu veux ?» Non, il ne le sait pas, il s'applique à l'apprendre mais tout l'en dissuade et, plus tard il n'aura que le choix de faire alterner un jour sur deux le pile et face d'un même renoncement : avoir beaucoup d'argent, jouir de la paix de l'âme. Mais être bien dans son corps et dans le monde ?

Maintenant que l'enfant échappe peu à peu à la castration économique, sans doute verra-t-on quelque jour l'apprentissage se fonder originellement sur cette confiance qu'assure le sentiment d'être aimé pour soi et non pour ses mérites. Aucune leçon ne s'imprime dans la tête si elle n'appartient pas d'abord au désir et si elle n'y retourne pas pour le parfaire. Comprendre, c'est prendre sur soi d'accroître son plaisir et le plaisir de ses semblables, entendez de ceux qui comprennent dans le même sens. La connaissance ne relève ni de maîtres ni de disciples, elle appartient à la passion d'aimer, qui découvre et recrée l'unité de l'intelligence et du sentir.

 

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